Jean-Simon DesrochersLes Certitudes

Le premier tome d’une fresque vertigineuse qui se déploie avec une énergie farouche, celle de l’espoir le plus ténu et du désespoir le plus grand.

Extrait de l’œuvre

Pauline hésite à reprendre un café. Sa bouche absorbe la saveur amère du breuvage à la moindre déglutition. Sitôt sortie de la douche, Pauline a ouvert les fenêtres. Celles du salon, de la salle à manger, de la cuisine. L’air matinal encore frais gardait des traces de fumée, un lointain arôme de grillade de provenance inconnue. Pauline s’engouffra au sous-sol et en sortit une chaise berçante d’extérieur. Sa fille s’y était bercée plusieurs mois, sur le balcon d’en avant ou sur celui d’en arrière, selon l’heure du jour et l’ensoleillement. L’automne dernier, Pauline avait rangé la chaise à la cave avec l’impression qu’elle y resterait, livrée aux moisissures. Au prix qu’elle m’avait coûté.

Comme la cafetière laissait tomber ses dernières gouttes, Pauline installa la berceuse sur le balcon arrière, espérant capter quelques rayons de soleil. À cette heure, la pénombre couvrait encore la ruelle. Elle vit un passant marcher vers le parc d’un pas tranquille. Plus tard, le nouvel employé du centre Rose-Watson profita de sa pause pour s’étirer dans la petite cour. Il la salua d’un geste de la main qu’elle lui rendit sans enthousiasme. Le soleil éclairait une bonne partie de la ruelle quand Pauline remarqua un groupe de jeunes équipés d’une caméra. Ils filmaient l’itinérant du secteur. De ce qu’elle put entendre, le sans-abri parlait des malheurs du quartier. S’il savait.

Pauline n’avait aucune envie de se préparer à dîner. Elle pensa au restaurant vietnamien et renonça à s’y rendre, terrorisée à l’idée de ranimer d’autres souvenirs de Pénélope. Elle songea à la rôtisserie, à la pizzeria, au café, au restaurant de sous-marins. Rien ne lui tentait. Elle fouilla son garde-manger. Soupe poulet et nouilles en sachet, soupe aux pois qui donne des gaz, vieille conserve de raviolis à la viande, crème d’asperges déshydratée, couscous, riz blanc, riz brun, farine, fécule de maïs, sucre, poudre à pâte, biscuits soda. Le
contenu du réfrigérateur n’était pas mieux. Des œufs, du beurre d’arachide, du jambon rance, du fromage en tranches, un litre de crème à café, trois pommes molles, une barquette de fraises flétries. Pauline ouvrit sa boîte à pain, sortit une miche d’une boulangerie que détestait Pénélope et se prépara des rôties.

Même si le soleil n’est pas passé dans le quadrant ouest, Pauline préfère ne pas être vue des employés de la fin de semaine qui dîneront dans la cour arrière du centre Rose-Watson. Comme elle pose sa berceuse sur le balcon avant, elle voit un joggeur sauter par-dessus la borne-fontaine devant son petit terrain. L’homme a survolé l’obstacle avec trente centimètres de dégagement. «Eh, maudit toaster…» L’alarme du détecteur de fumée s’est déclenchée. Pauline retire la pile de l’appareil hurleur et jette les rôties noires à la poubelle.

Le soleil atteindra le zénith d’ici peu. Pauline ne distingue plus les ombres, sinon celle de l’arbre devant l’appartement, diaphane. Depuis une semaine, les bourgeons ont enflé au point de laisser poindre les premières pousses. De minuscules points d’un vert presque surnaturel dans la grisaille de la rue de Courcy. Pauline a décidé de manger dehors. Elle mâche ses rôties sans les goûter, rince ses bouchées avec de petites gorgées de café. Elle n’a rien étendu sur le pain grillé. Pauline dépose l’assiette et la tasse vide à côté de la chaise. Elle pourrait retourner dans la cave, monter la table achetée avec cette berceuse. Il y a un roman qu’elle avait commencé jeudi dernier, une histoire sans mort ni ténèbres qui n’arrive pas à l’accrocher. Il y a ses livres de Proust qui l’attendent sur une tablette poussiéreuse de sa bibliothèque. Peut-être, un jour.

Depuis plusieurs minutes, Pauline détaille les tressaillements d’un moineau sur une branche mince, légèrement courbée par le gonflement des premiers bourgeons. Ce bouleau blanc n’a jamais atteint la hauteur espérée. Il devait monter jusqu’au dernier étage de l’immeuble, mais il ne dépasse toujours pas les fenêtres du premier. Ce détail mis de côté, ses branches principales ont résisté aux pires verglas comme aux plus rudes tempêtes. D’après ce qu’elle en sait, s’il a cessé de croître, c’est parce que ses racines se butent aux fondations de l’immeuble. Un autre moineau se pose dans l’arbre. Il observe Pauline, bougeant la tête, des mouvements vifs et précis. Pauline a longtemps cru que cet arbre était un symbole de sa fille. Elle et son mari l’avaient planté l’année de sa naissance, l’interruption de sa croissance avait coïncidé avec le premier diagnostic de cancer. Suivant cette logique, Pauline s’attendait à ce qu’aucun bourgeon ne sorte, ce printemps. Pourtant. 


Livre publié dans la collection « Boréal compact ».