Jocelyn LétourneauRévolution silencieuse

Comment l’identitaire québécois s’est-il transformé en quelques décennies à peine?

Notre entretien avec l’auteur

Au cours de votre longue et fructueuse carrière, vous avez toujours proposé une conception «dédramatisée» de l’histoire québécoise. Vous contestez le traumatisme irrémédiable de la conquête et relativisez l’antagonisme irréductible entre les cultures française et anglaise. Ce sont des idées très proches de celles qui nourrissent la Révolution silencieuse que vous évoquez dans ce livre. Qu’est-ce qui fait que ces idées vous semblent révolutionnaires aujourd’hui?

La Révolution tranquille, rédemption du «traumatisme originel» de la Conquête selon plusieurs (nous sommes ici dans l’univers des représentations collectives, de la construction idéologique du Nous-Autres), avait permis aux Québécois, aux francophones en particulier, dont je suis, de prendre une distance salutaire par rapport à l’idée de «défaite initiale». Suivant le récit accrédité, cet échec fondateur limitait structurellement notre désir d’advenir et nous empêchait de réaliser notre destin au diapason de notre dessein. La mouvance des années 1960 remettait fondamentalement en cause la mémoire et le sentiment durable que nous avions d’être «nés pour un petit pain». Nous pouvions enfin équivaloir à l’Autre, l’émuler, être son égal.

S’appuyant sur l’imaginaire porté par la Révolution tranquille, sur la conscience vive de cet avènement, les Québécois, par la Révolution silencieuse, entament une nouvelle phase du processus historique de leur réappropriation collective. Notre identité n’est plus celle d’un Sujet manqué – colonisé, aliéné, prisonnier. Elle est celle d’un Sujet émancipé – développé, éclairé, libéré. L’Autre n’est plus un horizon d’enchantement ou un facteur d’empêchement. Il est devenu un interlocuteur, un partenaire, un associé. Forts de ce que nous sommes maintenant, des décomplexés et des décolonisés, l’«Anglais» et l’«Immigrant», figures d’altérité et d’extériorité au Nous, cessent d’être des étrangers. Ils sont incorporés à notre identité renouvelée. Ils sont des Autres-Nôtres. Lord Durham est désormais enseveli dans le terreau québécois, ses funérailles célébrées en français par les héritiers de Pierre Falardeau, métamorphosés dans leur conscience d’être. N’est-ce pas là une mutation majeure – en fait «révolutionnaire» – de notre identitaire collectif, un renversement complet de la représentation que nous nous étions donnée pour nous mettre en scène dans l’espace-temps, devant les Autres et pour Nous-mêmes?

Il y a dans le livre cette phrase: «Les Québécois sont entrés dans l’avenir de leur passé.» À mon sens, les Québécois sont arrivés là où Miron les invitait à parvenir pour s’accomplir. Ils ont cependant opté pour un chemin différent de celui que leur proposait le poète. Pour continuer d’avancer, ils ont choisi l’interdépendance plutôt que l’indépendance. C’est dans ce lieu qu’ils ont résolu de planter leur espérance. Je ne juge pas leur décision ni ne m’en méfie ou réjoui. Je la constate. Il faut bien partir de la réalité pour prétendre au bien-fondé de nos lectures et analyses de la condition québécoise, ainsi qu’à leur actualité.

Vous affirmez que les Québécois vivent en majorité une Révolution silencieuse. Pourquoi cette révolution demeure-t-elle «silencieuse» jusqu’à ce jour?

L’expression Révolution silencieuse est un clin d’œil à celle de Révolution tranquille, qui la précède et la soutient. Au Québec, les mutations ne se font pas dans la violence. Notre culture politique est centriste, modérantiste, réformiste. Nous préférons les Parent aux Papineau, les Bourassa aux Parizeau, les Lévesque aux Trudeau. La Révolution silencieuse se fait donc graduellement, doucement, calmement. Elle se concrétise dans la dynamique des actions ordinaires des hommes et des femmes, dans les travaux et les jours de leur existence. Elle est portée par une majorité de gens qui n’étalent pas leurs humeurs à tout vent, mais qui n’en sont pas moins actifs politiquement, sur le terrain du changement.

Je profite de votre question pour amener un point essentiel, qui explique aussi le caractère  «silencieux» de la mutation en cours. Il existe un décalage notable entre la recherche empirique, qui renifle la socialité québécoise dans ses dynamismes placides, et la méta-interprétation, qui offre à la nation québécoise ses grandes représentations d’ensemble. Alors que les chercheurs constatent les transformations qui se produisent, les penseurs – ceux qui sont les plus bavards ou sonores et qui appartiennent à la constellation nationaliste pour la plupart – les nient ou les décrient, enveloppant d’un mutisme désolant les mutations surgissant. L’exemple du grand récit collectif des Québécois est intéressant à soulever dans cette perspective. On sent dans la société une demande sourde pour un nouveau récit du Nous les Québécois. La recherche historienne rend possible l’élaboration d’un nouveau récit collectif. La chose paraît toutefois malvenue aux penseurs et discoureurs nationalistes. Plutôt que de renouveler la trame du roman national, ils intensifient leur croisade pour ramener les Québécois vers leurs thématiques traditionnelles d’autodéfinition (victimisation, résistance, survivance). Ils continuent d’articuler la conscience historique des «leurs» au cercle vicieux de l’inachèvement collectif (quête de soi cassée par l’autre à piétinement). Il en résulte une situation ennuyeuse: le devenir du Québec est en train de se détacher du souvenir national. En clair, le passé que l’on se raconte ne supporte plus le présent que l’on vit et n’inspire plus l’avenir dans lequel on se projette. Si le Québec vit une tragédie, c’est possiblement celle-là.

Reprenant l’expression de Fernand Dumont, vous en appelez à de nouvelles «raisons communes». Quelles seraient-elles? Et comment situez-vous votre vision des choses par rapport à celle du regretté sociologue?

Dumont était pleinement conscient du changement social. Il aurait endossé la formule de Borges: «C’est en vain que toute chose veut persévérer dans son être.» Les transmutations sociétales le préoccupaient toutefois. Dumont restait ainsi réservé par rapport à l’idée de «nation québécoise». Il ne sentait pas une telle réalité advenue, si tant est qu’elle lui parût possible ou souhaitable. Sorte de migration délicate pour le Soi, la mutation vers la «nation québécoise» signifiait pour Dumont se détacher d’une Référence collective historiquement constituée. Elle impliquait d’éventuelles ruptures ruineuses avec la représentation enracinée d’une communauté d’histoire et de mémoire, avec une culture (appelons-la d’héritage canadien-français) qu’il portait comme on porte un enfant et dont la suite l’inquiétait. Tout en conceptualisant la culture comme distance aussi, Dumont craignait que les Québécois, passant à l’avenir, s’égarent dans les méandres de la traversée et s’affaiblissent durant leur odyssée. Le professeur de l’Université Laval était un homme pensif et soucieux.


 

Notre identité n’est plus celle d’un Sujet manqué – colonisé, aliéné, prisonnier. Elle est celle d’un Sujet émancipé – développé, éclairé, libéré.


 

Il semble que les Québécois – c’est en tout cas ma lecture des choses – soient en train de réaliser sereinement et positivement la transmutation de leur Référence collective. La québécité remplace progressivement la québécitude, sans pour autant détruire toute manifestation de continuation dans la refondation entreprise. La québécité n’est pas la dénégation de la québécitude. Elle coïncide avec son actualisation et sa transformation. La Référence québécoise intègre à sa constitution de nouveaux éléments et référents: complexité, avancement, hétérogénéité, diversité, prospérité, réalisation, interdépendance, etc. Dans le panthéon québécois, Leonard Cohen, Jean Coutu et Céline Dion figurent désormais et sans difficulté avec Michel Tremblay, Jean Narrache et Félix Leclerc. Je ne dis pas que le processus de transmutation de la Référence québécoise s’effectue dans l’allégresse. Au contraire, il fait face à beaucoup d’opposition. Il effarouche des légions de Québécois, nationalistes et conservateurs principalement, mais pas seulement, qui l’associent à l’affadissement prochain du Nous, voire à sa disparition. Le moment présent du Québec est marqué par une «guerre» verbale et politique assez intense, quoique pacifique (la guerre, chez nous, n’est pas un motif pour se faire mal, on le sait…), qui traduit à quel point les mémorialistes, activistes et autres aficionados de la québécitude s’effraient des changements en cours. Ils les constatent, bien sûr, mais pour les fustiger. Les termes qu’ils emploient pour dépeindre les Québécois acceptant la québécité ou la portant – «résignés», «colonisés», «prisonniers»; «wokistes»,  «fédéralistes», «postnationalistes» – rendent compte de leur désarroi devant ce qui émerge. Dumont, pour revenir à lui, dirait de ces contempteurs qu’ils n’adoptent pas une posture propre à l’observation rigoureuse et pertinente. Il aurait raison.

L’accomplissement de la Révolution silencieuse marque pour vous l’étape finale de la décolonisation des Québécois. Mais que sera l’identité québécoise sans la mémoire d’avoir subi la colonisation? Notre situation de colonisés ne fait-elle pas partie de notre «ADN»?

Il ne s’agit pas de nier que le Québec fut au départ une colonie française puis britannique ni de réfuter que l’entreprise de canadianisation du Canada s’est effectuée au détriment du fait français, mais aussi du fait autochtone, entre autres cultures refoulées dans l’histoire du pays. Cela dit, la seule identité de colonisé est inapte à rendre compte de la condition historique québécoise. Pour deux raisons. D’abord, nous avons été des colonisateurs aussi – à l’endroit des Premiers Peuples. Ensuite, nous n’avons pas été passifs par rapport à notre destin. Maurice Séguin a erré sur ce point: nous n’avons jamais cessé de pratiquer l’«agir pour Soi», dans notre intérêt et pour consolider notre position de nationalité distincte. En plus d’actions défensives et d’opérations de résistance, nous avons multiplié les manœuvres d’alliance, de collaboration et de redéploiement pour échapper aux phénomènes de massification linguistiques et culturelles propres à l’américanisation du continent. Nous en avons fait autant pour nous situer avantageusement dans les complexités géopolitiques nord-américaines. Sur ce plan, nous avons globalement réussi, pas échoué, malgré les tensions, indispositions et frustrations inhérentes à nos choix.

Si tant est que la métaphore de l’ADN siée à l’analyse historique (ce dont je doute…), une telle structure, faut-il le rappeler, est formée de deux hélices entrelacées. Imaginons que l’une de ces hélices renvoie à la part colonisée de la condition québécoise. La deuxième hélice, qui n’est pas seconde mais capitale aussi dans la structure, est de nature différente. Soumettons qu’elle renvoie à la part  «entreprenante» de la condition québécoise. Cette part mérite d’être exposée aussi. Il faut en tenir compte dans l’appréciation générale de l’historicité québécoise. La recherche historienne nous y pousse depuis un moment. Dans ce contexte, avançons que la Révolution tranquille a coïncidé avec une mutation de l’«ADN» québécois. La dimension «entreprenante» de l’historicité québécoise est devenue plus importante que la part colonisée. En l’espace d’une quarantaine d’années, le devenir québécois a absorbé le souvenir d’une certaine représentation du Québec. Nous nous situons aujourd’hui dans cette mouvance, mais en la dépassant. La Révolution silencieuse est le stade suprême de la Révolution tranquille. Les Québécois se rappellent dorénavant d’où ils s’en vont. Ils sont les héritiers d’une culture qu’ils envisagent comme un legs favorable à leur prospérité, non comme un testament qui les enchaîne à la condition de colonisés. Le portrait de Soi est une image qui évolue dans le temps – heureusement d’ailleurs ! Du point de vue de la compréhension et de la représentation de notre identité passée, présente et prochaine, nous avons cheminé. C’est ce passage que je tente de saisir dans mon petit essai avec l’objectif d’en évaluer la portée historique. L’ouvrage s’inscrit dans une réflexion que je mène studieusement depuis plus de quarante ans. C’est dire ma loyauté envers le Québec qui évolue dans sa persistance.