Notre entretien avec le traducteur
Jack Kerouac, c’est donc Jean-Louis Kérouac. Votre traduction de Visions de Gérard serait, vous le dites en avant-propos, «la traduction d’une traduction». La première langue de Kerouac étant celle de sa mère canadienne-française, une langue orale «déracinée, à la recherche d’elle-même», comment êtes-vous arrivé à concevoir, en deçà et au-delà de la désaccordée traduction française, une qui soit si juste et qui restitue la saveur, la cadence et la musique de ce texte écrit en dix nuits?
J’ai beaucoup lu Kerouac en version originale, et je m’étonnais chaque fois que je lisais les traductions françaises à quel point sa voix, la petite musique derrière ses mots, était perdue dans le transfert entre son texte et celui du traducteur parisien. Puis, quand j’ai lu Visions de Gérard pour la première fois, durant l’hiver 2022, j’ai été profondément bouleversé par ce récit. J’ai commencé à le traduire pour tenter de faire entendre la voix qui s’y trouvait, qui me semblait vraiment écartelée entre le français de son enfance et son anglais d’adoption. Lors de l’événement «Kerouac, 100 ans sur la go!» au théâtre Espace libre, en mai 2023, la comédienne Marie Michaud a lu à voix haute les premières pages de ma traduction, et j’ai ensuite reçu les félicitations de Jean-Marc Dalpé. Je crois que c’est ce qui m’a décidé à mener le projet à terme.
Dans l’avant-propos, au sujet de ce livre rédigé subrepticement dans la cuisine de sa sœur alors que leur mère est en voyage, vous exprimez une opinion que j’aimerais vous entendre élaborer: «Sans cette absence de la mère, Kérouac n’aurait jamais réussi à ressusciter ce frère qu’il avait toujours imaginé comme un saint, et lui comme un mécréant.»
Je crois que la mort de Gérard, encore plus que la mort de son père qui a propulsé l’écriture d’On The Road à la fin des années 1940, est ce qui a donné naissance à la vocation d’écrivain du petit Jean-Louis: témoigner en l’absence du mort. Mais il faut aussi se rappeler qu’il était très jeune quand Gérard est mort. Ses souvenirs sont nécessairement teintés par le récit de Mémère, qui a érigé en saint son fils aîné. C’est donc en l’absence de la mère qu’il a trouvé la force de témoigner de cette tragédie familiale au cœur de laquelle se trouvait le point de départ de sa légende douloureuse.
Vous évoquez l’importance qu’a eu dans vos années de formation de lecteur – qui se tenait loin de la littérature d’ici – la découverte de Tristan Corbière. Quel lien – s’il est possible – pouvez-vous établir entre Kerouac et l’écrivain des Amours jaunes?
De prime abord, il ne semble pas y avoir de lien entre les deux, mais d’évoquer leur origine bretonne ferait sûrement plaisir à Kerouac. Il y a quelque chose aussi dans la fascination pour l’oralité: personne ne sonne comme Tristan Corbière, personne ne sonne comme Kerouac. Leur style est hautement idiosyncratique.
Avez-vous l’intention de poursuivre l’entreprise d’«enquébécisation» – une réappropriation? – de certaines œuvres de Ti-Jean Kérouac? Comme chante Claude Gauthier dans Le grand six pieds, est-il résolument «de nationalité québécoise française»?
Je ne crois pas que je vais m’attaquer à toute son œuvre, mais j’aimerais au moins traduire Doctor Sax, qui est à mon sens l’un de ses meilleurs, et qui se déroule aussi dans le Lowell de son enfance canadienne-française. Le Kerouac d’On The Road et des Subterraneans est résolument new-yorkais, et donc cette démarche aurait pour moi moins de sens. Mais je garde aussi, dans un petit coin de ma tête, son Satori in Paris. Parce que c’est la toute fin de sa légende, et que c’est un livre incroyablement drôle. Jack Kerouac est un écrivain résolument américain, mais c’est son déracinement québécois qui en a fait un écrivain. Comme il l’écrit à Yvonne Le Maître le 8 septembre 1950: “All my knowledge rests in my French Canadianness and nowhere else.’’
Livre publié dans la collection « Liberté grande ».
