Notre entretien avec l’auteur
Vous faites paraître un ouvrage qui s’appuie sur un important corpus de lettres du XVIIIe siècle que vous avez redécouvert dans les archives de Londres. Pouvez-vous nous raconter cette expérience? Qu’avez-vous ressenti en découvrant ces documents et en entrant ainsi, de manière aussi intime, dans la vie de leurs auteurs?
C’est une question difficile… Chaque archive, même la plus froide, me semble receler une parcelle de la vie qui l’a vue naître et qui ne cesse de me saisir, de me toucher, de m’émerveiller – ce qui me semble plutôt une bonne disposition pour un historien. Il y a quelque chose, dans l’acte qui mène à laisser une trace de soi-même, dans l’incroyable série de hasards qui les préservent de l’oubli, comme un écho de notre propre fragilité. Je ne m’en lasse jamais. Chaque fois, je ressens aussi de la gratitude à l’idée que les circonstances me permettent à mon tour de redécouvrir ces traces: un historien, une historienne, ne «découvre» jamais véritablement des archives. Elles ont été préservées, classées, conservées par de multiples générations d’archivistes qui en auront pris soin.
J’avais entendu parler de ce fonds d’archives – des rumeurs, des références rares glanées au cœur d’un article scientifique – mais je n’étais pas préparé à ces lettres-là. Je crois que c’est le trait de plume qui m’a d’abord accroché les yeux et le cœur. Les caractères, mal assurés, les lignes qui tanguaient sur la feuille, moi qui étais plus familier des belles correspondances officielles, avec leurs calligraphies soigneuses. Et puis, je les ai lues. Il n’y avait pas là de grands secrets, de grandes révélations sur des épisodes célèbres d’une histoire connue. Que des hommes, des femmes, des enfants même, qui partageaient de brefs moments de leur vie quotidienne. C’était parfois même assez banal: on se souhaitait la bonne santé, on s’informait de celle des proches, on évoquait des souvenirs communs d’une vie que l’océan ne séparait pas encore. J’avais l’impression de découvrir un trésor: d’abord parce que ce sont des témoignages rares en histoire, et que la rareté rend les choses précieuses, ensuite, et peut-être surtout, parce que cette part d’intimité laisse toujours entrevoir une forme de vulnérabilité, même quand les lettres épousaient des modèles convenus. Tout comme les lettres du XVIIIe siècle proposaient à leurs lecteurs, implicitement, une forme de connivence, une demande de se ressouvenir, par-delà l’absence et l’éloignement, je me suis senti impliqué, pris à témoin, moi aussi, à deux ou trois siècles de distance. J’ai eu envie d’en lire toujours un peu plus, pour faire exister leurs auteurs, leurs autrices, leurs lecteurs, leurs lectrices, au moins à mon esprit.
Au fil de notre lecture, nous découvrons un monde qui nous est en grande partie inconnu: celui de l’espace atlantique au XVIIIe siècle, mais aussi celui d’une société française dans toute sa diversité. On y croise des gens de toutes conditions sociales, dont de nombreuses femmes. Ces lettres nous révèlent aussi la face sombre de ce monde atlantique: un univers profondément structuré par l’économie esclavagiste. Voilà autant de personnes dont les noms et les trajectoires ont, pour la plupart, échappé à l’histoire. Cela vous a-t-il frappé vous aussi?
Je crois que ces lettres permettent d’incarner ce XVIIIe siècle, de donner chair et sang à des choses que l’on sait, intellectuellement, et qu’il n’est pas rare d’envisager avec une certaine distance, voire une certaine hauteur. Il est facile de se représenter l’histoire, surtout avant le XIXe siècle, comme de vastes mouvements, appréhendés de façon mécanique – un enchaînement d’événements dont surnagent ici et là quelques rares acteurs exceptionnels – souvent des hommes, d’ailleurs. Depuis de nombreuses années déjà, les historiennes et historiens se sont efforcés de retrouver des lieux d’où l’on pouvait entendre la voix de paysans, d’artisans, de simples soldats, de lingères et blanchisseuses, d’hommes et de femmes réduits à l’esclavage. On les a trouvés dans les archives judiciaires ou policières, ce qui a donné de beaux livres, qui m’ont beaucoup inspiré. Ici, c’est dans l’ordinaire d’une correspondance saisie presque «sur le vif» qu’on les découvre. C’est donc moins au moment d’une crise – encore que certaines lettres témoignent d’angoisses et de périls certains – qu’au fil de leurs relations habituelles qu’on apprend à connaître.
Cela ne veut pas dire que les lettres sont spontanées, ou candides, le produit d’un flot de pensées jetées sur le papier: écrire, c’est toujours un acte délibéré, qui répond à des attentes, à des normes implicites. Mais ces correspondances permettent d’entrevoir la façon dont on rend compte de ses jours à ceux que l’on aime, ou à ceux à qui l’on a le devoir de donner des nouvelles. Soldats, domestiques, marins trouvent à exprimer, parfois avec maladresse, souvent avec émotion, le cours de leurs jours et de leurs heures. Cela comprend aussi les frustrations que produit un monde souvent âpre, voire cruel, et très souvent, étrange à nos yeux.
C’est une chose de «savoir» que ce monde était inégalitaire, c’en est une autre de lire, par exemple, les lettres d’un domestique se plaignant de la vulgarité de celle auprès de qui il doit servir; c’est une chose de connaître, par les chiffres, l’ampleur de la traite atlantique – au bas mot, plus de 12 millions de personnes arrachées à leurs terres, à leurs proches en Afrique –, c’en est une autre de lire, à la première personne, l’expérience de cette violence, soit par ceux qui la commettent, soit par ceux qui la subissent. C’est une chose, enfin, de savoir que la religion tenait une place centrale dans la vie quotidienne, c’en est une autre de lire, dans notre monde déchristianisé, les prières ordinaires, cent fois répétées, par lesquelles on remettait son sort entre les mains de Dieu, et qu’on y plaçait toutes ses espérances.
Ces correspondances permettent d’entrevoir la façon dont on rend compte de ses jours à ceux que l’on aime, ou à ceux à qui l’on a le devoir de donner des nouvelles.
Une fille à son père, un jésuite à un autre, une veuve à sa sœur, un négociant à un confrère, une mère à un fils, voilà quelques personnes dont vous avez retranscrit les mots dans ce livre. Que retrouve-t-on en général dans ces lettres? En avez-vous une dont la lecture vous a particulièrement touché?
On trouve véritablement de tout, et c’est bien ce qui est passionnant. J’y ai lu des lettres d’un père, s’inquiétant de l’avenir de ses enfants illégitimes; les premiers mots écrits d’un jeune garçon de sept ou huit ans, apprenant à former des vœux pour ses parents. J’ai découvert des lettres d’amis qui se taquinent sur leurs amourettes contrariées, et d’autres qui s’assurent mutuellement d’un amour éternel. J’ai vu la lettre d’un père qui s’émeut lui-même en s’imaginant ses enfants qui grandissent loin de lui. J’ai été attendri par des lettres signées du dessin d’un cœur, et d’autres, qui commencent par les petits surnoms amoureux que se donnent les époux, comme ma chère cadichonne. J’y ai trouvé aussi la façon dont on relate les événements du temps – une tentative d’assassinat contre Louis XV, les manœuvres militaires – en les entremêlant avec les nouvelles d’un oncle ou d’une cousine. J’ai même trouvé de ces choses qui survivent habituellement mal au passage du temps: des chansons grivoises, des griffonnages, des lettres qui avouent des sentiments indignes, des mots jetés hargneusement sur le papier, presque comme de l’écriture automatique. Sans compter toute la série de papiers de marine, qui documentent la vie à bord des navires, entre l’ennui que l’on trompe en jouant aux cartes, les loteries dont l’enjeu est le misérable baluchon des marins morts en mer, et le travail ardu des chargements et déchargements des marchandises.
Il m’a été bien difficile de choisir, parmi les milliers de lettres que j’ai lues, celles que j’offre ici aux lecteurs et lectrices. Quand on me demande celle qui m’a le plus touché (et on me le demande souvent), ma réponse change fréquemment. Néanmoins, je reviens souvent à la lettre que j’ai placée en début d’ouvrage: une femme de Québec, Thérèse Duchesne, qui écrit à son mari, Jean Doucet, un marin originaire de Bordeaux. Elle lui fait part de sa sollicitude devant les difficultés qu’il a rencontrées – et dont nous ne connaissons pas le détail. Puis, il y a cette phrase: Sois persuadé que j’estime mieux ta présence avec rien, que ton absence avec tous les biens du monde. J’ai trouvé le passage très beau, et cela m’a rappelé des phrases que ma mère disait à mon père camionneur. La phrase m’est restée. Quand j’ai découvert plus tard que Thérèse Duchesne était la fille d’un panis, un esclave autochtone, la lettre n’en est devenue que plus poignante, et plus chère à mes yeux.
Cela correspond aussi bien à ce que j’ai souhaité proposer, avec cet ouvrage. Tous ces fragments de ce monde perdu se combinent comme en une mosaïque, où chaque lettre apporte sa petite couleur, pour finalement nous donner à voir différentes facettes de l’intimité, au XVIIIe siècle. C’est moins un récit définitif de ces paysages de sentiments qu’une invitation à s’y plonger, à s’y retrouver, à s’y confronter, et peut-être aussi, à tenter de mieux comprendre notre propre paysage intérieur.
