Carl LeblancRétroviseur

De l’émergence d’un monde nouveau à l’extinction de l’ancien,
un demi-siècle d’une vie à rebours.

Notre entretien
avec Carl Leblanc

 

On peut qualifier Rétroviseur de « roman d’apprentissage », à cette particularité près qu’il est raconté à l’envers, de la mort de votre protagoniste, Michel, à sa naissance. Qu’est-ce que ce choix narratif vous permet de mettre en lumière à son sujet ?

J’ai mis en exergue les mots de Cesare Pavese tirés de son journal, Le Métier de vivre. Naviguer entre les défaites d’un quidam qui ne sera pas professeur d’université comme il en avait rêvé, et qui ne sera inoubliable que pour cinq ou six personnes, comme la plupart d’entre nous, c’est relater en effet l’apprentissage de ce dur « métier » du commun des mortels. J’ai choisi d’en faire le récit à rebours pour mieux montrer le tragique de cette « difficulté d’être » pour reprendre un autre titre, celui de Cocteau. Raconter la vie de Michel et de son père Fabien en la détricotant est une invitation à ressentir ce vertige qui nous est commun, à savoir que le sens d’une vie normale tient à peu de chose.

Il est donc question – encore et toujours – de la liberté et de l’ornière. Nous n’en sortirons jamais, quoi qu’en disent les orateurs volontaristes qui s’enivrent de mots. Les meilleurs d’entre nous sauront user suffisamment de leur liberté pour repousser dans la marge les déterminismes et ce terrible « d’où je viens » qui nous suit comme notre ombre. Mater cette ombre, Michel n’a pas pu. Raconter à rebours son histoire, c’est avancer dans l’ombre et cela permet de créer cette inquiétude – voir se retirer les pièces du puzzle que nous sommes tous – qui me semble plus vraie que tout.

Michel et vous semblez également fascinés par le parcours historique des Canadiens français et vous avez tous les deux entrepris de l’élucider à travers un roman, fictif dans son cas, réel dans le vôtre. Faut-il en déduire que vous partagez les vues et opinions de votre personnage?

Michel n’a pas d’opinions très tranchées, sinon que l’on ne saurait faire table rase du passé sans participer à une forme de barbarie. De même pour ceux qui veulent le simplifier. Il rêvait d’être historien et n’aura été qu’un récitant. Michel a fini par admettre cette évidence: on ne peut jamais modifier son origine. Je ne partage pas ses opinions. Je partage son souci existentiel et sa conviction que, sans le passé, nous ne sommes que des animaux et que notre humanité tient à notre mémoire et à notre courage de vivre avec elle, de la transporter, de la questionner. Ses vues sur la vie, son attitude, peut-être sont-elles un peu les miennes mais Michel, je l’ai connu, et il est plus résigné que moi. Je me souviens qu’un jour un ami qui venait d’avoir son premier enfant m’a dit : « Je crois que c’est la meilleure chose que je ferai de ma vie. » Cela m’avait choqué. À moins de malchance biologique, faire un enfant est à la portée de tous. J’y voyais un refuge apeuré dans la biologie en quelque sorte. Peut-être ne suis-je pas encore assez vieux mais je n’en suis pas là : à croire que le sens nous est donné. Je crois que nous pouvons le façonner. Michel, Jeanne, Gilles sont professeurs d’histoire. Pour eux, le passé est ce « pays étranger » auquel nous devons impérativement nous intéresser. Par modestie. Par humanité. Par xénophilie! Car Fabien et les autres, ces derniers Canadiens français, sont les ressortissants de ce « pays ».


 

Raconter à rebours son histoire, c’est avancer dans l’ombre […].

Extrait de l’entretien


 

Michel, tout comme vous, est originaire de la Gaspésie. L’opposition entre la métropole et la région est un motif important dans le roman. D’où vient la persistance de ces différences et distinctions dans notre monde qu’on dit pourtant déraciné?

Appartenir à quelque chose ou quelqu’un est une magnifique posture et un des « fondamentaux » de l’existence. Je connais la Gaspésie. Il est souhaitable de connaître la toile de fond. La Gaspésie est aussi mon laboratoire d’appartenance. On dit le monde déraciné mais il est ne l’est pas. Beaucoup le souhaitent. Beaucoup rêvent d’un monde simplifié. Ceci, « un monde », c’est très beau pour l’esprit et très simple, très rond. L’appartenance est géographique; l’opium des cerveaux, c’est la géométrie, l’organisation rationnelle et la fabrication d’un confort. Si Michel avait pu choisir, peut-être aurait-il préféré naître dans une famille bourgeoise, urbaine et lettrée. L’appartenance, c’est le contraire de l’organisation idéale et c’est aussi un défi lancé, dès l’origine, à notre liberté. Parmi tous les arts, la littérature est celui qui peut le mieux refuser cette simplification qui consisterait par exemple à faire un script de l’esprit du temps, où l’on exterminerait les « enracinés » sous prétexte qu’ils freinent la marche du progrès. Oui, on dit le monde déraciné. Il ne l’est pas. Parler de l’enracinement et des ennuis que cela comporte, c’est parler de la vie des humains. D’un de ses fondamentaux.

Ce débat entre les « somewhere » et les « anywhere » est une anecdote de l’époque qui, comme toutes les époques, succombe à ce qu’évoque Jeanne dans sa conférence : l’envie d’être terminale! Il peut paraître intolérable à l’humain d’aujourd’hui de ne pas être totalement libre, mais la littérature ne doit pas conforter : elle doit plutôt dire le vrai de nos vies. Michel est réel et il a ce fil à la patte, comme moi, comme nous tous. Nous naissons tous quelque part. Et nous appartenons tous, en nous cabrant à des degrés différents, à un passé. Nous sommes d’éternels somewhere insatisfaits.