Jean BernierMarelle

Dieu qu’il y a du monde dans les aéroports! Maintenant que la COVID a rejoint sur la pile des rebuts de l’histoire les innombrables pestes du passé, on dirait que tous se sont donné le mot pour reprendre l’avion.

Ce matin-là, je quittais Miami, après un séjour de quarante-huit heures. J’observais le va-et-vient incessant. D’où ces gens tirent-ils l’énergie qui les propulse comme les palets sur une table de hockey pneumatique, comme des punaises d’eau patinant à la surface d’un étang surchauffé : préadolescents passifs-agressifs portant les mêmes jeans déchirés, les mêmes Nike, les mêmes casquettes ornées de leur pastille, couples habillés en mou se chamaillant sotto voce, voyageurs solitaires en tailleur ou complet-cravate tirant leur petite valise à roulettes, les écouteurs dans les oreilles, les yeux rivés sur leur téléphone ou sur le sol devant eux. Qu’y aurait-il à voir, de toute façon? Des écrans partout, mais qui diffusent les mêmes guerres, les mêmes catastrophes naturelles, les mêmes attentats. En boucle.

J’avais peine à croire, à cause de leur mine parfaitement détachée – celle-là sans doute qu’elles affichent quand elles vont à l’épicerie –, que quelques heures plus tard ces mêmes personnes se retrouveraient sur un autre continent, devant un paysage inconnu, selon l’endroit où serait tombé leur petit caillou, regardant le soleil se lever ou se coucher pour la deuxième fois au cours de la même journée.

C’est dans cette anthroposphère en apesanteur que Jean-Simon DesRochers situe l’action de son nouveau roman, Le monde se repliera sur toi. Celui-ci nous fait faire trois fois le tour de la planète. Une sorte d’effet papillon, si vous voulez, sauf que ce ne sont pas les phénomènes météorologiques qui se déplacent mais les êtres eux-mêmes. De Tchernobyl à La Mecque, de Paris à Montréal, d’Helsinki à Mexico. Toutes ces vies se croisent, toutes adoptent irrémédiablement une direction nouvelle et imprévisible à partir de leur point de contact.

Lire ce roman, c’est un peu comme jouer à la marelle. Nous sommes portés par l’impatience de voir sur quelle case nous allons atterrir, avec qui nous allons faire un bout de chemin. Car nous nous attachons immanquablement aux personnages dès que nous découvrons que, sous la surface lisse du quotidien, chez chacun s’ouvre un abîme. Peur de perdre un père, une mère, un amoureux ou une amoureuse, peur d’avoir raté sa vie, peur d’avoir commis l’irréparable, peur de l’avenir. Pour paraphraser Tolstoï, les gens se ressemblent tous quand ils prennent l’avion, mais chacun est désespéré à sa manière.


 

Nous sommes portés par l’impatience de voir sur quelle case nous allons atterrir, avec qui nous allons faire un bout de chemin.


 

Un peu plus tard, je survolais l’interminable banlieue d’Atlanta. Je me demandais quelles tragédies intimes, quelles violences, quelle somme de déni cachaient toutes ces maisons qui crient le confort. La monotonie des rues tirées au cordeau n’était rompue que par l’apparition des églises au milieu de leur stationnement. Il est facile de les repérer à cause de leur forme immédiatement reconnaissable du ciel. Il semble que le modèle néo-byzantin, circulaire ou en croix grecque, ait encore résolument la cote en terre baptiste. Survivance obstinée des croyances, superstitions, dogmes et rite d’il y a des siècles. Persistance des sortilèges. Mais qu’avons-nous de nouveau à opposer à la peur? Là-dessus, nous ne sommes pas plus avancés qu’à l’An Mil.

Le monde s’est replié sur nous, comme il s’est replié sur Clio, la jeune héroïne du roman de Jean-Simon DesRochers. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à voir la quantité innombrable d’avions qui sillonnent le ciel à tout moment, contribuant au réchauffement climatique. Par contre, même si nous volons à bord de Boeing rutilants, nous avons de plus en plus l’impression que la Terre ressemble au radeau de la Méduse. C’est chacun pour soi et sauve qui peut.

Nous jouissons de moyens techniques, matériels, d’une ampleur inimaginable pour nos ancêtres, mais cela ne nous met en rien à l’abri. Ni de la violence que nous infligent nos semblables, comme les attentats de Beth, cette organisation terroriste multinationale dirigée par de mystérieuses femmes d’affaires qu’a imaginée le romancier. Ni de celle qui nous habite, de la pulsion de mort qui se tapit au fond de chacun de nous et qui, à l’entrée du Lions Gate Bridge à Vancouver, prend possession de Zoé, que Clio a croisée dans un abribus montréalais quelques jours plus tôt.

Jamais nous n’avons été aussi proches les uns des autres. Jamais nous ne nous sommes sentis aussi seuls, aussi vulnérables, fragiles, juste au seuil de l’extinction.

Quand j’étais enfant, la marelle était un jeu innocent, et on appelait la dernière maison, celle qui se trouve au sommet du jeu, le Paradis. Désormais, nous redoutons à chaque coup de mettre le pied sur une bombe si le hasard nous est contraire, et il est légitime de se demander si la dernière maison ne sera pas plutôt la conflagration finale. On peut se dire que cela rend le jeu plus captivant. C’est une façon de voir les choses.

Entre-temps, nous ne pouvons rien faire d’autre que de prendre plaisir à traverser la vie, comme ce roman, en sautillant allègrement à cloche-pied. En espérant, avec un peu de chance, finir au Paradis. Peut-être.