Virginie Chaloux-GendronFais de beaux rêves

« Je ne serai pas ce que l’histoire veut faire de moi. »

Notre entretien
avec Virginie Chaloux-Gendron

Donner la vie, c’est donner la liberté, mais pour les parents, cela donne naissance à la crainte de la perte. Peut-on se réconcilier avec ces deux possibles?

Dans mon cas, la crainte de perdre est antérieure à mon rôle de mère. J’ai toujours eu l’impression de perdre quelque chose, sans réussir à déterminer ce dont il s’agissait. Incontestablement, la naissance de mon fils a décuplé cette hantise. Comment une femme perdue peut-elle indiquer le bon chemin? Je réfléchis souvent à cette question. Heureusement, force est de constater que les enfants sont très habiles dans l’art de s’orienter et de se retrouver.

Donner la vie m’a toujours paru aux antipodes de la liberté. Imposer un parcours à quelqu’un qui n’a rien demandé – un parcours dont on ne connaît pas les tenants et aboutissants – me rend mal à l’aise. Et les enfants aussi craignent de perdre. Leurs parents, leurs grands-parents, leurs amis, leur animal de compagnie. Ils comprennent rapidement que nul n’est éternel, que la vie est une aventure risquée. Une aventure dont on ne revient pas. Je crois qu’une réconciliation est possible dans la mesure où un exutoire permet de canaliser cette peur. Je pourrais parler de l’écriture, mais je préfère parler du temps. Le temps qui passe met à mal la constance de cette peur. Il lui met des bâtons dans les roues. Mon enfant grandit chaque jour et il ne mourra pas de sitôt.

Votre roman est hanté par le malheur familial – mais aussi culturel et politique – de la filiation. La question n’est pas tant quoi transmettre que comment transmettre pour le mieux, n’est-ce pas?

Les enfants ne viennent pas au monde sans personnalité. Ce sont les héritiers d’une mémoire verrouillée. Tout précède celui qui vient au monde. C’est pourquoi la question de ce qui est transmis naturellement se pose. Nous pouvons contrôler la façon dont nous transmettons certaines choses, alors que d’autres traits sont déjà bien imprimés chez notre descendance sans que l’on ait eu à lever le petit doigt. Ironiquement, je n’ai jamais eu l’intention d’écrire un roman qui ferait de la filiation la pierre angulaire du récit. Je dois cependant admettre que tout part de ce nœud. Je suis obsédée par ce qui s’implante malgré nous en nous, par le bagage que nous portons avant même d’ouvrir les yeux pour la première fois. Et cela dépasse notre simple lignée.

L’hérédité est effectivement aussi culturelle, sociale et politique, puisque ceux-là mêmes qui nous façonnent sont pétris par le contexte dans lequel ils s’inscrivent. Je ne peux dire si le Québec cultive davantage l’échec ou la grandeur, mais lorsque je pense à ceux qui me précèdent, un mot me vient en tête : enfermement. Encore aujourd’hui, vingt pour cent de la population québécoise est analphabète. Celui qui ne maîtrise pas la langue ne peut qu’être prisonnier de lui-même et du monde qui l’entoure. Inévitablement, cette impuissance se répercute sur les générations suivantes.

Je ne sais pas si nous pouvons bien transmettre le passé. Par contre, trouver les mots pour le nommer, l’articuler, voire le désarticuler, permet de prendre une distance par rapport à lui, et permet peut-être de trouver une certaine sérénité.


Celles et ceux qui ont été privés de parole durant une bonne partie de leur existence ne peuvent rien concéder lorsque vient le temps d’écrire. Les choses seront dites, un point c’est tout.

Extrait de l’entretien


Vous avez une écriture enflammée, percutante, alors que vous abordez des questions délicates. Dites-nous quelques mots sur votre démarche d’écriture.

Il était crucial pour moi de me mettre en danger dans l’écriture de ce livre. Je n’avais pas envie d’être lisse et douce, d’être belle. On ne va pas à la guerre en portant des gants blancs. L’intime n’a, pour moi, rien de tranquille ou d’apaisant. Acharnement et arrachement conviendraient davantage. Je ne devais donc épargner personne, en commençant par moi. Ce qui est délicat pour la majorité des gens – violence, traumatismes, fantasmes de mort et d’infanticide – est presque banal pour la narratrice. C’est la seule chose qu’elle connaît. C’est sans doute pourquoi je n’ai eu aucune difficulté à aborder ces enjeux en adoptant ce ton enflammé, ou à tout le moins sans équivoque, qui parsème Fais de beaux rêves. Celles et ceux qui ont été privés de parole durant une bonne partie de leur existence ne peuvent rien concéder lorsque vient le temps d’écrire. Les choses seront dites, un point c’est tout.

Je me suis investie corps et âme – c’est le cas de le dire – durant ce processus qui s’est étendu sur trois ans. Le livre a eu deux versions antérieures avant d’aboutir au résultat final. Cette manière de dire, je devais la trouver dans le fond, mais également dans la forme. J’ai dû passer par la forme monolithique – un gros bloc de texte, à la manière d’un bloc de béton qui nous tombe dessus – avant d’adopter une forme plus fragmentaire. Le livre m’a permis d’aller à la rencontre de la petite fille qui, en moi, survivait. Il m’a permis d’apprendre à la connaître et de la laisser aller.


La littérature occupe une place importante dans le roman, notamment à travers des figures féminines fortes. Serait-ce la quête d’une filiation alternative?

Je ne saurais dire si cela reflète la quête d’une filiation alternative, mais la présence de figures féminines fortes dans le roman découle probablement d’un besoin de me retrouver, d’un besoin de ne pas me savoir seule. Maintenant, ai-je l’impression que ces femmes sont mes sœurs, mes mères? Non. Sauf peut-être en ce qui concerne Sylvia Plath, mais cela est une autre histoire, et la ligne est mince entre la réelle reconnaissance de soi chez l’autre et le désir peut-être un peu pathétique de vouloir s’affilier à une figure mythique de la littérature. Où je me situe entre ces deux pôles? Aucune idée. J’évite d’y penser. Cependant, les femmes que je lis et qui me touchent, les femmes auxquelles je me réfère dans le roman et au quotidien, montrent clairement ce que peut la littérature face aux désastres de la vie, et c’est pourquoi elles me sont chères. Ces femmes ont défriché une partie du chemin sur lequel je marche aujourd’hui.


Je commets l’erreur la plus grande, je pense avoir tout compris, et rien ne sera jamais possible. Je retourne à mon statut primitif et je m’incline devant une menace plus grande que moi: le passé.

Extrait du livre