Extrait de l’œuvre
Maîtres chez nous
L’arrivée du Québec dans l’Arctique était chargée d’énergie nationaliste et s’accompagnait d’un slogan qui traduisait bien l’attitude prédominante parmi ses élites politiques: Maîtres chez nous. Ces mots n’avaient pas l’air particulièrement polémiques. En fait, il n’y a rien d’étonnant à ce que des collectivités adoptent de tels slogans. Naturellement, nous voulons tous être «maîtres chez nous», être nos propres patrons!
Cependant, dans le contexte de l’histoire des francophones du Québec, cette déclaration politiquement chargée implique que ceux qui s’en réclament n’ont jamais été leurs propres patrons auparavant, ou qu’ils ont été opprimés d’une façon ou d’une autre. Faisons un pas en arrière et rappelons que les Français sont des arrivants récents en Amérique du Nord – Québec, leur premier établissement permanent sur les côtes du Canada, a été fondé en 1608. Or, selon la datation au carbone, les ancêtres des Inuit du Nunavik sont arrivés sur ce territoire environ trois mille six cents ans plus tôt!
S’ils avaient établi de véritables relations et signé des traités avec les Premières Nations présentes dans les environs de la première colonie de Samuel de Champlain, les Français auraient pu être maîtres chez eux dans n’importe quelle partie du territoire. Plus tard, ils auraient sans doute été maîtres chez eux dans la bien nommée Nouvelle-France. L’histoire des colonies est truffée de guerres entre les royaumes et les nations, entrecoupées de traités selon lesquels le territoire change fréquemment de «propriétaire».
Naturellement, nous voulons tous être “maîtres chez nous”, être nos propres patrons!
Tout maîtres chez eux qu’aient pu être les Français en Nouvelle-France, cela s’est écroulé lors de la bataille des plaines d’Abraham à Québec. Les Britanniques y ont vaincu les Français en septembre 1759. Deux cent cinquante-huit ans après les faits, la seule mention de cette date et de ce lieu assombrit encore le visage des descendants des Français. Il est difficile d’oublier le souvenir d’une défaite militaire.
Par la suite, les Français sont redevenus en partie maîtres chez eux dans le Bas-Canada, où la population était principalement francophone. Personne ne remettrait en question la partie «maîtres» du slogan si les frontières du Québec délimitaient les endroits où les descendants de Champlain ont vécu et cultivé la terre, pour maintenir et nourrir leur identité française distincte, leur langue et leur culture selon leur volonté. Le problème réside dans la partie «chez nous», qui en est venue à englober l’Eeyou Estchee (territoire cri) et l’Inuit nunangat, dont de grands pans de territoire où ne se trouvait pas une once d’histoire, de langue ou de culture françaises. Ces terres n’auraient jamais dû être englobées dans le «chez nous» français. Mais c’est exactement ce qui est arrivé quand Québec a foncé tête baissée pour réaliser son projet de la Baie-James.
Livre publié dans la collection « Boréal compact ».
Traduit de l’anglais (Canada) par Juliana Léveillé-Trudel.