Renaud RousselÉditorial

Produits d’ici, produits d’ailleurs

 

Innombrables lecteurs et lectrices,

Comme moi, vous passez peut-être plus de temps à l’épicerie ces derniers temps, soucieux de vérifier la provenance de vos aliments et d’affirmer vos allégeances depuis le retour au pouvoir de celui-que-je-ne-nommerai-pas. Vos envies d’aubergines alla parmigiana se consument devant l’étal des légumes et vous vous réjouissez peut-être de trouver des œufs en abondance alors que «eux» n’en ont pas. Louable effort de guerre, bénin, qui plus est.

Peut-être que les mêmes questions vous assaillent dans votre librairie de quartier. Alors comme La Presse n’a pas encore publié l’article « Comment acheter le plus canadien possible: les livres », permettez-moi de prendre les devants, du moins pour ceux que nous publions et dont la plus récente fournée occupe les pages de ce Boréal Express. S’il suffit de lire les notices biographiques pour savoir que nos auteurs et autrices font leurs encrages au nord du 49e parallèle, sachez qu’il en va de même pour l’objet-livre: édition, graphisme, correction, papier, impression, distribution-diffusion…, toutes les étapes nécessaires à la production et à l’arrivée de nos publications chez les libraires sont réalisées par des artisans d’ici. Je saute donc sur l’occasion pour saluer tous les membres de la «chaîne» du livre avec qui nous collaborons. Et puis, entre nous, il faut bien avouer que stimuler l’économie tout en profitant d’heures de lecture est un rêve dont vous ignoriez jusqu’à l’existence.

Petite exception, toutefois, les illustrations qui ornent nos couvertures sont parfois l’œuvre d’artistes étrangers, mais l’art ne devrait pas connaître de frontières, pas plus que la littérature et le savoir. Il est bon de se le rappeler en cette période trouble où, dans une démocratie près de chez nous, on bannit les livres qui ne correspondent pas à l’idéologie dominante et où on se fait arrêter dans la rue pour avoir critiqué le pouvoir en place. Parlez-en à Jean-Marc, le personnage du plus récent roman de Michael Delisle. Parce qu’il a refusé de faire son service militaire et d’exécuter deux meurtriers, la société autoritaire dans laquelle il vit lui confie leur charge pour le reste de ses jours. Certes, il apprendra beaucoup sur lui-même aux côtés de Veuve Chose et de Joe LePied, mais disons que Jean-Marc espérait sans doute d’autres coachs de vie.

On l’oublie trop souvent, les livres ne sont pas là pour nous conforter dans notre vision du monde. Ils la nuancent, l’affinent ou la complexifient, la remettent en question ou la contredisent. Ils nous proposent un regard étranger sur ce qui nous semble si familier. Par un heureux hasard éditorial, nous publions cette saison trois œuvres qui portent sur «le bouleversement existentiel provoqué par [la rencontre de l’immigrant] avec le continent nord-américain», pour reprendre les mots de Thomas Dommange. Dans S’affranchir de l’histoire, le philosophe remonte à l’arrivée des tout premiers colons européens pour analyser les origines de ce phénomène et comprendre comment il a donné forme à la société et au mode d’existence qui sont les nôtres.


 

On l’oublie trop souvent, les livres ne sont pas là pour nous conforter dans notre vision du monde. Ils la nuancent, l’affinent ou la complexifient, la remettent en question ou la contredisent.


 

Car bouleversement il y a, et ne comptez pas sur Camille, la narratrice de Noli, pour vous dire le contraire. Le Québec des années 1960 que découvre cette romancière française est en effet une drôle de société où les ci-devant prêtres pratiquent la psychanalyse et où étudiantes pro-avortement et religieuses en habit se côtoient sur les bancs de l’université. «Le miracle québécois», dirait Mario Polèse. En prime, ce délicieux roman à clé de Béatrix Beck, initialement paru au Sagittaire en 1978, mettra sur votre route une universitaire québécoise de renom et son amie romancière encore plus célèbre, dont tout le monde tombe amoureux. Y compris la pauvre Camille. Deuxième bouleversement.

Immigrer, que ce soit un choix ou une obligation, est toujours une transformation. Et c’est dans le même Québec de la Révolution tranquille que débarquent les Gutkowski après avoir fui la montée de l’antisémitisme dans leur Pologne natale, alors que leurs amis s’installent eux aux États-Unis et en Israël. Qui devenons-nous au fil de ce processus? Comment notre société d’accueil nous change-t-elle et comment la changeons-nous? Pour son premier roman, Agnès Gruda réussit le tour de force de tisser les destins de quatre familles sur cinq générations et trois continents. Elle y montre que l’immigration est assurément un bouleversement, mais aussi un héritage que ceux et celles qui suivront ne devront pas oublier sous peine de laisser ressurgir l’intolérance et les discriminations du passé.

En ces temps de fierté nationale, gardons en tête que notre ouverture à l’autre et la diversité de nos origines, de nos héritages et de nos points de vue sont la meilleure mesure de la santé de notre démocratie. Cela tombe bien: c’est précisément ce que la maison d’édition généraliste que nous sommes a toujours prôné.

*

Parce que je crois aux vertus de la contemplation, il m’arrive souvent quand j’écris de me tourner vers la fenêtre qui fait dos à mon bureau. J’y vois le centre-ville de Montréal se densifier de mois en mois, le campanile du marché Atwater et son horloge figée dans le temps puis, sous mes pieds, les rails de chemin de fer qui longent une petite maison triangulaire qu’une simple bourrasque semble pouvoir terrasser. Fragile, cette maison, comme le destin de la famille Lacasse, qui l’aura habitée le temps d’un roman. Durable aussi, cette maison, comme ce roman, qui fêtera ses quatre-vingts bougies en juin prochain après avoir connu une nouvelle vie en France à l’automne 2024 grâce aux Éditions de l’Olivier.

Je ne pouvais pas terminer cet éditorial sans saluer cette œuvre phare de notre catalogue qu’est Bonheur d’occasion, conçue dans le quartier même où le Boréal a posé ses valises et ses livres il y a deux ans. En matière d’achat hyperlocal, on ne fait pas mieux!