Notre entretien
avec Yves Gingras
Vous êtes, tout comme William R. Shea, un historien des sciences. Dans ce livre, vous vous inspirez d’un personnage historique, Francesco Niccolini, l’ambassadeur du grand-duc de Toscane auprès du pape, à Rome, au moment où Galilée a subi son procès. Vous lui inventez des mémoires fictifs. Comment, en tant que scientifique, justifiez-vous le recours à un tel procédé littéraire? Dans quelle mesure celui-ci enrichit-il notre connaissance de Galilée?
L’idée de ce récit écrit à la première personne m’est venue en 2016 quand je terminais mon ouvrage L’Impossible dialogue. Sciences et religions (qui paraît ces jours-ci dans la collection «Boréal compact»). En menant des recherches sur le procès de Galilée, j’ai été frappé par la richesse des lettres de l’ambassadeur du grand-duc de Toscane qui, de son poste d’observation, à Rome, écrivait chaque semaine au grand-duc pour le tenir au courant de ses discussions avec le pape, la curie romaine et les autres ambassadeurs. Ces lettres décrivent parfois en détail l’humeur de Galilée pendant le procès et, plus généralement, font le compte-rendu de ses visites à Rome en 1625, 1630 et 1633.
Connue des historiens, cette correspondance me semblait toutefois sous-utilisée, ce qui m’a donné l’idée de faire entendre la voix de Niccolini et, ainsi, mettre en évidence un aspect négligé par les historiens de sciences s’intéressant au XVIIe siècle, à savoir le rôle qu’ont joué les ambassadeurs dans la diffusion des travaux de Galilée. J’ai donc demandé à un grand expert de Galilée depuis plus de 50 ans, William R. Shea, qui est aussi un ami, si mon idée était bonne. Il l’a trouvé originale et même excellente! J’avais clairement en tête la manière dont je voulais construire le récit, à travers les yeux de l’ambassadeur, mais j’ai voulu que William s’associe au projet pour être bien certain que je ne ferais pas d’erreur. Par ailleurs, les lettres étant rédigées en italien, une langue qu’il parle couramment, il a pu m’en fournir les traductions que j’ai ensuite incluses dans le récit ou paraphrasé. J’ai ainsi rédigé une première version, dans laquelle est née la «voix» de l’ambassadeur, et à partir de laquelle William a pu ajouter des détails ou en retrancher quand c’était nécessaire. Le résultat: un récit fidèle et précis des événements historiques, comme l’attestent les très nombreuses notes qui identifient les sources utilisées.
Raconter cette histoire du point de vue de l’ambassadeur permet de décrire les nombreuses stratégies que Galilée a utilisées en mobilisant le réseau des ambassadeurs du grand-duc de Toscane. À cette époque, les savants avaient peu de choix: ou bien ils devenaient professeurs d’université et passaient beaucoup de temps à enseigner (ce que Galilée n’aimait pas particulièrement), ou alors ils trouvaient un mécène qui leur permettrait de se consacrer pleinement à leurs recherches, comme Galilée a réussi à le faire, en 1610, lorsqu’il a abandonné son poste de professeur à l’université de Padoue – qui relevait de la République de Venise – pour devenir mathématicien du grand-duc à Florence.
Le récit nous fait aussi mieux comprendre que les idées ne se propagent pas dans les nuages, mais grâce à un réseau de personnes en chair et en os. En somme, cet ouvrage offre à lire une sorte d’histoire culturelle de la vie savante de Galilée. L’ambassadeur n’étant pas lui-même un scientifique, il focalise son récit sur les événements politiques et religieux qui peuvent entraver les bonnes relations que le grand-duc doit entretenir avec le pape, qui est aussi chef des États du Vatican. Il met aussi en relief le rôle complexe que joue la religion dans l’équation, car Galilée avait aussi des appuis au sein de la curie romaine et des congrégations religieuses. Comme le suggère l’épilogue, c’est une série d’événements imprévus qui a mené à la condamnation du scientifique pour hérésie, en juin 1633 – un verdict sévère prononcé par l’Inquisition, auquel tant l’ambassadeur que les amis de Galilée ne s’attendaient pas du tout.
En somme, cet ouvrage offre à lire une sorte d’histoire culturelle de la vie savante de Galilée.
Croyez-vous que les chercheurs d’aujourd’hui sont encore contraints de consacrer une part importante de leur énergie à des activités extrascientifiques? Quels sont les obstacles auxquels ils doivent faire face à notre époque?
Notre époque n’a plus rien à voir avec celle de Galilée. Depuis la Seconde Guerre mondiale, ce sont les États et les industries qui financent largement la recherche scientifique. Les chercheurs travaillent donc au sein d’universités, de laboratoires gouvernementaux ou industriels. En somme, la recherche dite «fondamentale», celle qui émane de la curiosité et qui cherche à comprendre l’univers sans trop se soucier de ses applications, dépend aujourd’hui des décisions prises par les élus… Si ces derniers ne pensent qu’aux «innovations» à court terme, le risque est grand de limiter la liberté des chercheurs. Il est d’ailleurs intéressant de rappeler que Galilée était convaincu qu’en demeurant au service d’une république comme Venise, il n’aurait jamais la même liberté de se consacrer à ses travaux que celle dont il disposait en étant au service d’un prince comme le grand-duc!