Michael HutchinsonLe Traité envolé

Quand un précieux traité disparaît, personne n’est mieux placé que les Rats musclés pour le retrouver.

Extrait de l’œuvre

Chapitre 1
Le Grand Rassemblement

 

— Nos cérémonies doivent être célébrées au grand jour! Nos communautés en ont besoin!

Étonnés, les Rats musclés percevaient une certaine frustration dans la voix de leur grand-père. Suivant leur aîné pas à pas, Atim, Chickadee, Otter et Samuel se dirigeaient vers un immense tipi orné de motifs de papillons. Autour, une foule compacte avait convergé vers Lac-aux-Vents pour le Grand Rassemblement du peuple cri. Chickadee tenait la main douce et cuivrée de son grand-père dans la sienne.

— Qu’est-ce que tu veux dire, Grand-papa? lui demanda-t-elle en levant vers lui son visage rond constellé de taches de rousseur.

Pour cette grande occasion, le grand-père des quatre cousins avait enfilé sa plus belle veste de peau de chevreuil. S’appuyant sur un bâton noueux, ses longs cheveux gris ondulant dans
le vent, il tenait contre son avant-bras un sac brodé de perles contenant sa longue pipe. L’an dernier, le rassemblement s’était tenu à Gorge-aux-Papillons. Grand-papa venait juste d’apprendre que la cérémonie de passation entre les deux communautés aurait lieu sous le grand tipi.

— La passation fait partie intégrante des cérémonies d’accueil! maugréa le vieil homme. Pourquoi se cacher dans un tipi?

D’un geste ample du bras, il désigna les gens qui avaient afflué pour assister au rassemblement.

— C’est comme si on disait à nos visiteurs qu’ils ne sont pas les bienvenus, ajouta-t-il.

Atim, le plus grand et le plus athlétique des Rats musclés, s’arrêta net.

— Je n’ai jamais vu autant de monde de ma vie! s’exclama-t-il en rejetant de côté la mèche de cheveux noirs qui lui tombait sur les yeux. Ça en fait, des Nitchis

Les autres approuvèrent d’un hochement de tête. Lac-aux-Vents n’avait jamais accueilli autant de Cris – de Nitchis, comme disait Atim. Des Cris des Plaines vivant au pied des Rocheuses albertaines jusqu’aux Attikameks du Québec, de nombreux groupes autochtones ou apparentés avaient fait le voyage pour assister au Grand Rassemblement dans la petite communauté hôtesse.

Depuis plusieurs jours, des tipis, des tentes et des véhicules récréatifs avaient pris possession des moindres terrains vacants et parcs dans la réserve, et même dans les municipalités canadiennes et métisses des environs. On aurait dit de petits villages improvisés. Pendant une semaine, le public aurait l’embarras du choix entre les rencontres de transmission des savoirs sur la vie en forêt, les cours sur la langue et la culture, les compétitions de canot ou de course à pied, les ateliers de perlage et de travail du cuir ainsi qu’une foule d’autres activités traditionnelles. Un tournoi de balle molle opposerait même des équipes venues de partout au pays.

Grand-papa et les Rats musclés arrivèrent tout près du grand tipi, où la foule se faisait plus compacte. Les Rats musclés passèrent à l’offensive.

— Excusez-nous, lança Samuel en tapotant l’épaule d’un homme qui se tenait à l’entrée.

Vêtu d’une veste de cuir noir, deux tresses noires lui tombant dans le dos, le gardien à la carrure imposante se retourna.

— Salut, crâne d’œuf! lança-t-il à l’adolescent.

Éclatant de rire, Samuel passa ses doigts dans ses cheveux coupés presque à ras.

— Mon GPS arrive! répliqua-t-il à l’homme.

— Quel GPS? Atim s’avança d’un pas.

— Notre Grand-Papa Spécial, expliqua-t-il de son ton le plus solennel.

Le gardien regarda le vieil homme, le salua d’un signe de tête et s’écarta pour le laisser passer. Les Rats musclés escortèrent l’aîné vers l’entrée du tipi en se frayant un chemin dans la foule sans trop bousculer les gens. Au passage, Otter, le plus petit de la bande, observa les dessins peints sur l’extérieur de la toile.

— On dirait que ce ne sont pas des motifs de Lac-aux-Vents…, murmura-t-il à l’intention de son grand-père.

Otter avait enfilé son uniforme habituel: casquette de baseball vissée sur la tête et vêtements d’occasion beaucoup trop grands pour lui. Après la mort de ses parents dans un accident de voiture, il avait été élevé par son grand-père et sa grand-mère, aujourd’hui décédée elle aussi. Le bâton de marche de Grand-papa tapait vigoureusement sur le sol à chacun de ses pas: tac! tac! tac!

— La cérémonie devait se tenir dans la clairière, grommela le vieil homme, au grand jour! Dans nos réunions d’organisation, nous n’avons jamais parler du fait qu’elle puisse se passer sous un tipi…

Les claquements de son bâton redoublèrent d’intensité.

Chickadee vit un homme d’une quarantaine d’années qui, l’oreille collée contre le tipi, écoutait ce qui se passait à l’intérieur. Puis, il se pencha vers une vieille dame assise sur une
chaise pliante à côté de lui et lui raconta, en langue crie, ce qu’il avait entendu. Sa chevelure argentée coulant comme une rivière sur la couverture qu’elle serrait autour de ses frêles épaules, l’aînée regardait le messager avec beaucoup d’attention. Elle n’était d’ailleurs pas la seule à vouloir connaître le déroulement des événements de l’autre côté de la toile: bien des gens étaient massés autour du tipi pour tenter de discerner dans le brouhaha quelque parole de sagesse susceptible de filtrer jusqu’à eux. Pour la plupart d’entre eux, ce qui se passait à l’intérieur demeurerait un mystère.


Livre publié dans la collection « Boréal Inter ».
Traduit de l’anglais (Canada) par Catherine Ego.