Notre entretien
avec l’auteur
La question du désir est au cœur de votre roman. Pourtant, lorsque la littérature aborde l’éveil du désir et la découverte de la sexualité, c’est rarement à partir d’un point de vue masculin. Pourquoi, à votre avis?
Vraiment, je ne sais pas trop. Le nombre effarant d’agressions et d’inconduites sexuelles et la montée d’un masculinisme décomplexé expliquent peut-être les réticences des auteurs jeunesse à écrire sur le désir masculin et hétérosexuel. Pourtant, ce sont en quelque sorte ces actualités bouleversantes qui m’ont incité à écrire ce roman. Je l’ai fait un peu pour moi, sans doute; pour délester le désir masculin de l’aura noire et inquiétante dont l’époque la nimbe, car cette aura noire a fini par peser sur mon cœur d’homme. Je voulais rappeler aux garçons que le désir, c’est grand et magnifique, et que la sexualité figure parmi les plus belles expériences humaines. Et que l’éveil sexuel fonde notre rapport à la poésie, car les expériences de beauté de notre vie d’adulte s’enracinent dans nos premiers émois sensuels, puisent à la même sève, vibrent sous l’effet de ces mêmes pulsations primaires. Ceci dit, je n’ai pas magnifié la puberté masculine. J’ai essayé de raconter le plus honnêtement possible comment peut se dérouler l’apprentissage du désir chez un garçon de quatorze ans, sans faire l’impasse sur les maladresses et les vulgarités.
Car l’éveil sexuel est un passage d’autant plus délicat et crucial qu’il marque aussi les véritables débuts d’une morale individuelle. Tout à coup, une force physiologique et intérieure aussi intime que puissante, et qui parfois nous obnubile, nous projette vers une autre personne. Pour la première fois, l’exercice de l’empathie est vécu dans la solitude de notre corps. Il consiste à confronter nos pulsions à d’autres valeurs, comme la reconnaissance de l’autre: bien qu’objet de notre désir, l’autre ne se réduit pas à ça, il ou elle est aussi, comme nous, sujet à la joie et à la souffrance.
Il n’y a pas de morale dans le roman. Mais à l’adolescent que je croiserais dans la vraie vie, je voudrais dire ceci: «Ne te sens pas coupable d’avoir du désir, de vivre des pulsions ou de nourrir des pensées sexuelles, ne te sens pas coupable d’être chamboulé par une cuisse, un visage ou un sein, ne te sens pas coupable de ce qui se passe à l’intérieur de toi et qui ne regarde que toi. En revanche, tu es absolument responsable de toutes les manifestations extérieures de ces pensées, tu es absolument responsable des expressions de ton désir qui, elles, ont un impact sur les autres, et ça va des paroles malaisantes aux gestes déplacés, en passant par les regards trop insistants.»
Je voulais rappeler aux garçons que le désir, c’est grand et magnifique, et que la sexualité figure parmi les plus belles expériences humaines.
Vous abordez également, tout en retenue, la question du suicide chez les jeunes. Aviez-vous des appréhensions dans la manière d’aborder cet épisode sensible?
Fidèle à mon intention d’être honnête et de ne pas épargner au lecteur certaines réalités plus dures et plus crues, j’ai traité du suicide, mais à la manière d’un contrepoint, et seulement en noyant cette exception ou ce contre-exemple dans une multitude de parcours plus positifs, quoiqu’imparfaits. Je voulais surtout montrer que l’adolescence peut être autre chose qu’une cassure tragique, et que les jeunes en général sont naturellement dotés du meilleur outil pour traverser cette période houleuse: l’humour. Je me suis attardé à peindre cet extraordinaire esprit de « non-sérieux » grâce auquel l’anxiété de performance ne les étouffe pas tout à fait.
L’enfant qui aborde la vie adulte ressemble aux notes de musique qui s’arrachent enfin de leur partition. Sur la partition, les notes sont pures et parfaites, mais elles doivent s’incarner sur la scène pour vraiment exister dans le monde. Or, la prestation qui leur prêtera vie sera rarement impeccable; surtout dans le cas d’une harmonie scolaire. Elle sera même parfois désastreuse. J’aime voir dans l’adolescence un semblable processus d’incarnation. Il s’agit, au prix de longs efforts et d’essais-erreurs laborieux, d’incarner notre univers intérieur, encore si pur et si exigeant, dans un monde imparfait, d’adapter notre regard d’enfant imbu d’absolu à une réalité pleine de défauts, de conjuguer la vastitude infinie de nos idéaux juvéniles avec le monde pourtant limité des adultes, fait de compromis et d’émotions partielles. Pour certains, et dans certains contextes, ce passage-là peut s’avérer plus que difficile à franchir.
Livre publié dans la collection « Boréal Inter ».