Notre entretien
avec l’autrice
Vous dites de ce livre qu’il n’est pas «un texte songé» comme vos autres travaux. En quoi diffère-t-il de ceux-ci? Pourquoi avoir adopté cette nouvelle manière?
Mon livre précédent, Toute histoire de deuil est une histoire d’amour, portait déjà sur le deuil – tous mes livres précédents portaient sur le deuil – mais il le faisait de plus loin, à travers l’expérience des autres. Les animaux m’ont permis cette entrée dans un autre territoire de l’écriture. Ils m’ont permis de m’approcher davantage du ton personnel de l’essayiste – qui ne raconte pas sa vie mais réfléchit depuis ses aventures d’être humain. Qui prend le risque de la pensée au milieu de l’incertitude du monde et du réel. J’y suis engagée, non pas seulement par mon intelligence, comme le demande d’ordinaire ma carrière académique, mais par mon corps, mes affects, toute ma personne.
L’argument que je mène dans ce nouveau livre – que les animaux sont par leur échelle modeste les créatures qui nous autorisent à sentir – s’y trouve donc également réalisé dans mon propre rapport à l’écriture.
J’évoque par exemple le compositeur Camille Saint-Saëns, dont Le Carnaval des animaux, déconsidéré par la critique mais immédiatement apprécié par le public, est le pas de côté qui lui permet de composer son grand chef-d’œuvre, la troisième symphonie. Ou le philosophe Jacques Derrida, pour qui l’animal est la question sur laquelle il insiste «tout au long de son œuvre», mais qu’il remet longtemps à plus tard, au point de ne pouvoir y consacrer que des fragments, réunis dans l’ouvrage au titre magnifique L’Animal que donc je suis.
Vous posez l’hypothèse, dans ce livre, que ce sont les animaux qui nous enseignent le deuil. Qu’est-ce qui leur confère cette faculté?
Leur échelle, leur tendresse, leur mystère: le fait qu’ils nous déconcertent, qu’ils nous rappellent à nos dimensions, à nos pouvoirs et impouvoirs; au fait que, même eux, nous ne saurons les protéger, les sauver, que pour un temps – le sentiment très premier que leur temps sera plus court que le nôtre, et que là où ils se réfugieront, cet endroit, nous ne savons pas l’atteindre. Et cela, on le comprend ou le pressent dès l’enfance, d’une compréhension en quelque sorte vibratoire: en deçà de l’intelligence formelle, mais indiscutable. Ce régime de l’intuition, ce réseau invisible et sous-jacent qui nous lie aux autres, les animaux le mettent en évidence, peut-être parce qu’ils font d’abord appel à nos sens, et parce qu’ils incarnent fortement la rencontre – et ce, que ce soit l’animal domestique ou sauvage: leur mode de surgissement est presque le même, sur un continuum de la surprise: cette surprise est seulement plus ou moins grande, selon qu’on rencontre le cerf dans la forêt ou qu’on trouve le chaton dans un refuge, mais de toute façon il y a un étonnement quant à leurs formes, quelque chose d’insolite qui nous appelle et nous retient. Ce quelque chose qu’on ne sait pas dire exactement nous déboulonne de notre toute-puissance d’humains, de terriens, tout en ne se refusant pas à notre contemplation, voire à notre toucher: rien de plus magique ou de plus proprement fabuleux – c’est-à-dire à même de faire légende, de nous faire dérouler tout le langage humain sans pouvoir l’épuiser – que de voir un oiseau se poser sur notre main: cette sorte de consentement à nous rejoindre – dans notre solitude très grande d’êtres conscients –, à être ensemble, à partager un moment où s’entrecroisent nos règnes.
Depuis la philosophie antique, en passant par les Lumières et la naissance des sciences sociales à la fin du XIXe siècle, le discours sur les animaux cherchait surtout à marquer une frontière infranchissable entre eux et nous. Depuis une vingtaine d’années, nous sentons que cette frontière tend à s’effacer, non seulement dans le champ des sciences naturelles, mais aussi dans celui de la littérature. Les romans de Jane Sautière, dont vous vous réclamez, illustrent ce phénomène. Y voyez-vous l’avènement d’une nouvelle sensibilité?
Oui, absolument. Les romans de Claudie Hunzinger vont aussi dans ce sens. Or, on remarque tout de suite que les écrivains qui s’intéressent aux animaux s’intéressent aussi aux autres formes de vie vulnérables ou socialement subalternes: par exemple les détenus chez Jane Sautière, qui a longtemps été éducatrice pénitentiaire, ou encore les réfugiés clandestins; les plantes, la forêt et la montagne chez Hunzinger. Car ces formes de vie dont nous souhaitons prendre soin sont sur un continuum, et nous nous reconnaissons en elles parce qu’elles expriment notre vulnérabilité commune… Les animaux apparaissent comme les embrayeurs d’autres mondes, ils se présentent à nous comme pour nous lancer des appels mystérieux vers des formes d’outre-monde et d’émerveillement dont nous nous sentons actuellement orphelins… C’est pourquoi ils se lient si bien au deuil.
Je mentionne ces deux autrices, mais ce phénomène n’est pas réservé à la littérature des femmes: on pense à Jean-François Beauchemin au Québec, ou à Cédric Sapin-Defour en France, dont le roman Son odeur après la pluie, récit de deuil du chien à la fois extraordinairement articulé et d’une grande beauté rugueuse, comme la montagne qu’il fréquente, a été un best-seller international.
Ce régime de l’intuition, ce réseau invisible et sous-jacent qui nous lie aux autres, les animaux le mettent en évidence, peut-être parce qu’ils font d’abord appel à nos sens, et parce qu’ils incarnent fortement la rencontre – et ce, que ce soit l’animal domestique ou sauvage […].
Vous vous intéressez tant aux animaux sauvages qu’aux animaux domestiques. On aurait plutôt tendance à croire que ces deux catégories reflètent des liens très différents, voire contradictoires, des humains avec le monde animal. Il me semble encore ici que vous effacez une frontière ancienne et bien marquée. Qu’est-ce que cela révèle sur nos rapports avec le monde des bêtes?
Je crois que cela révèle que nous sommes appelés par leur royaume, que nous voulons sortir de nos territoires, nous à présent menacés dans notre règne, qui en avons excédé la puissance… Que nous aspirons à retrouver un monde commun, un dialogue entre les espèces et avec tout le vivant; que nous espérons peut-être que les animaux nous sauvent, en tant que créatures qui pourraient nous faire revenir, car eux n’en sont pas sortis, à une sorte d’amical compagnonnage avec l’environnement… Dans notre époque matérialiste et capitaliste, et surtout, technologique et itérative, où beaucoup est fait pour nous encourager à faire de la machine notre repère et notre barème pour nous comporter ou évaluer nos productions, voire les faire faire, l’animal, qu’il soit domestique ou sauvage, est plus éloigné de cette productivité que même l’enfant par exemple, qui est déjà endoctriné dans les maillons de l’information. La forme de savoir que nous communique l’animal est à la fois beaucoup plus ancienne et beaucoup plus présente, inscrite dans le corps et dans l’instant – c’est pourquoi, je pense, nous assistons à une telle surenchère des animaux dans le régime de visibilité permanente des réseaux sociaux. Nous cherchons quelque chose – une forme de vie, un rythme aussi – qui va venir rompre ces emprisonnements. L’animal, y compris le plus routinier des chats ou le plus obéissant des chiens, même lorsqu’il vit avec nous, à l’intérieur, surgit dans notre univers. Son apparition est toujours improvisée, sans pour autant être erratique ou perturbatrice. Donc, à une époque de précarité et de fractionnement des relations, qui est aussi bien prévisible qu’instable, l’animal oppose sa cadence singulière, son surgissement inopiné de matière vivante et indocile: poils, regard, mouvement, lumière… il n’est jamais là où l’on attend et il est toujours là où on ne l’attend pas, d’une façon qui nous réconforte et nous rassure quant à la possibilité d’une continuation du monde.
Livre publié dans la collection «Liberté grande».