Extrait de l’œuvre
Notre-Dame de la Vie intérieure
J’ai traversé la forêt jusqu’au fleuve et, rendu devant les flots, j’ai choisi un rocher, le plus gros, une immense pierre schisteuse, et je suis allé m’asseoir dessus pour pleurer et, si mon état s’y prêtait, pour prier. Je regardais les moutons se former. C’était une journée venteuse, et le fleuve était houleux. Ma femme et moi venions de décider de divorcer. Le mot avait été prononcé et le verdict était sans appel. C’était la fin du monde.
Quand je me mets en tête de prier, il suffit que je me recueille pour perdre tout de suite le fil. Je n’ai plus besoin de rien quand je me coupe du monde. Mais, cette fois, mon chagrin était dense. Je n’arrivais à rien faire d’autre que de sangloter contre le vent. Les larmes et la morve coulaient sans que je m’en soucie quand j’ai entendu une voix derrière moi:
— C’est un observatoire?
Je me suis retourné pour voir un grand gaillard tenant des jumelles au sommet d’une construction de planches et de branchages. Je me suis mouché du revers de mon bras et je me suis efforcé de prendre un ton civil:
— Non, c’est une cache. Une cache de chasseur.
— C’est parfait pour observer les oiseaux.
— En fait, c’est pour les tuer.
Ma gravité l’a peut-être intrigué. Il est descendu pour me rejoindre, tout en continuant de parler:
— Je suis vraiment naïf, je pensais que c’était un observatoire. Vous venez souvent ici? Moi, c’est la première fois.
Il s’est assis à côté de moi, tout naturellement. Puis, après un moment de silence où j’étais trop dévasté pour me redresser en mode convivial, il m’a demandé ce que je faisais ici.
— Je divorce, ai-je répondu
— Ah… Moi, ma sœur est morte il y a deux semaines.
Comme si tout avait été dit, nous avons regardé le fleuve ensemble, en silence. Lui dans sa peine, moi dans la mienne. Une sorte de communion a eu lieu. Nous nous sommes levés exactement en même temps, et la coïncidence ne nous a pas surpris. Nous étions à l’unisson et c’était normal, comme une chose qui est là depuis toujours. Nous avons rejoint nos vélos et nous sommes entrés dans la forêt pour retourner au village, en parlant des arbres, en nommant les plantes du sous-bois. Je n’avais rien demandé, et le ciel m’avait envoyé un ami.
Je n’arrivais à rien faire d’autre que de sangloter contre le vent.
Jean-Vincent et moi vivions dans des villes éloignées. Au fil des ans, nous avons correspondu, parlé des heures au téléphone, échangé une centaine de courriels. Nous nous sommes vus plus rarement: quelques soupers quand j’étais de passage dans sa ville. Chaque fois, nous nous retrouvions comme si nous nous étions laissés la veille. Dans un récent échange, je me plaignais que les chalets à louer offraient beaucoup de services qui ne m’étaient d’aucune utilité. Je voulais de la paix et de l’isolement pour écrire, et les petites annonces me proposaient des chambres d’amis, un cinéma maison et des pistes de VTT à proximité. C’est alors qu’il m’a parlé d’une maison qu’il possédait dans une vallée. Elle était libre pour tout l’été. Il n’y avait pas de télé. Il n’y avait même pas de connexion Internet. Une bibliothèque et une discothèque avec surtout du Bach. Sa proposition était providentielle.
La vallée était magnifique, pour ne pas dire édénique. Le parterre de Jean-Vincent était couvert de renoncules vibrantes, de myosotis aériens, de tulipes décaties. Des fougères, des pommiers, des pins noirs. J’imaginais le travail d’entretien derrière cette organisation. La maison était campée au cœur de ce domaine digne d’un conte fantastique. Il m’a fait faire le tour du propriétaire en me montrant la terrasse dallée, le potager, l’enclos d’arbustes près du mélèze qu’il appelait la chapelle. Arrivé au cabanon, il a asséné une bonne claque sur la porte avant d’actionner le loquet. Il avait pris l’habitude de faire ce geste le jour où une couleuvre tapie sur une poutre au-dessus de la porte lui était tombée sur la tête. J’aime la faune d’un amour d’enfant, mais l’anecdote m’a dégoûté.
Jean-Vincent avait niché une Vierge étrange dans le pin à l’entrée du terrain. Elle ne portait pas la traditionnelle cape bleu poudre qui tombe avec égalité pour faire des plis droits;
son manteau rose arborait plutôt un drapé fourni qui semblait être l’œuvre d’un pâtissier. Les plis faisaient penser, avec un peu de recul, à des vaguelettes de sorbet à la fraise, et l’ensemble reposait sur une meringue de nuages. Comme il se doit, elle écrasait un serpent de son petit pied rose pêche. La tête du reptile révélait un peu de plâtre blanc: un accident avait dû ébrécher la saillie.
— C’est Notre-Dame de la Vie intérieure, m’a-t-il dit pour me la présenter.
— «La Vie intérieure», vraiment? Eh bien, je pensais toutes les connaître… C’est dommage pour l’épaufrure.
— La quoi?
— La vipère est maganée.
De la pointe du pied, je touchais le bout râpeux où il devait y avoir eu une gueule de vipère, seule imperfection de ce moulage dont les plis et replis créaient un effet crémeux.
— Je l’ai achetée comme ça.
— C’est la première fois que je vois une Vierge rose. D’habitude, elles sont bleues.
— C’est Notre-Dame de la Vie intérieure, a-t-il répété comme si c’était l’explication.
Livre publié dans la collection « Boréal compact ».