Mathieu RollandSoleil d’abandon

À travers la figure d’un enfant inconnu, ce sont toutes les enfances qui se déploient.

Notre entretien
avec l’auteur

Au cœur de votre roman, il y a la figure d’un enfant disparu, mort dans des circonstances mystérieuses. Pourtant, aucun des autres personnages que vous mettez en scène n’a d’enfant, ou ne semble désirer en avoir. Qu’est-ce qui les trouble tant dans cette mort tragique?

L’enjeu entourant la découverte du corps pour mes personnages ne concerne pas tant un rapport à la mort, mais plutôt à l’enfance. Emmanuelle, parce qu’elle a l’impression que quelque chose lui a manqué petite, dans son lien avec sa mère surtout, cherche à «recréer» l’enfant qu’elle a été et à inventer la mère qu’elle aurait pu devenir. Jacob, en raison d’une rupture que sa famille a connue alors qu’il avait dix ans, est dans l’évitement. Il détourne les yeux, fait tout pour ne pas regarder la réalité en face. Julie s’expose au soleil pour s’approcher du feu, de la brûlure, elle cherche les traces de ses premières années vagabondes qu’elle a passées dans plusieurs familles d’accueil. L’inspecteur, alors qu’il affronte la maladie et arrive potentiellement à la fin de sa vie, espère réconcilier l’homme qu’il est devenu avec l’enfant qu’il a été. En somme, tous mes personnages trouvent dans ce cadavre anonyme la figure de leur propre enfance, avec ses blessures, ses silences et ses abandons. C’est peut-être ça qui est troublant, de trouver dans l’ailleurs, dans l’insondable et l’étrangeté, une clé de compréhension de sa propre histoire. L’enfant est un révélateur, il tend un miroir et, donc, il est avant tout l’image d’une enfance vers laquelle on ne peut plus retourner, dont on garde pour souvenir uniquement des brûlures ou des cendres.

Vous empruntez certains codes au roman policier: la figure du détective, le déroulement de l’enquête, la recherche de la vérité. Comment un romancier intègre-t-il ce matériau «étranger» à une œuvre si personnelle, au style et au rythme si caractéristiques?

L’enquête est un prétexte. Ce qui est à la base du projet, ce sont mes recherches sur la mort des étoiles, une idée qui m’obsédait sans que je sache trop pourquoi. J’aimais ce qu’elle représentait, une mort spectaculaire, j’aimais aussi le mot supernova… C’est à partir de cette image que, très tôt, j’ai établi les trois parties du roman, soit l’explosion («Supernova»), la secousse de cette même explosion («Tremblements») et la poussière qui en résulte une fois l’étoile pulvérisée («Poussière et murmures»). Cependant, j’ai pris ces éléments à rebours, en commençant par la poussière plutôt que par l’explosion. Ainsi, il me semblait que tous mes personnages devaient aussi être traversés par ce même arc narratif allant «à rebours», et c’est pourquoi ils cherchent tous à savoir ce qu’il y avait «avant». L’enquête opère selon la même logique. L’inspecteur de mon roman cherche des indices dans le présent pour recréer le passé. Il n’espère pas tant déterminer «ce qui est arrivé», mais plutôt comprendre qui était cet enfant avant de mourir, quel était son nom, qui était sa famille. Il est vrai que l’intégration d’éléments policiers, mais également scientifiques, a posé un défi. Ces éléments viennent avec un jargon, une terminologie et une rigidité qui s’adaptent parfois mal à l’écriture, du moins la mienne. Une grande partie du travail de recherche a consisté à digérer l’information, et même à l’oublier, pour qu’elle arrive dans l’écriture par mes propres moyens, par une voix qui m’est propre. Il faut souvent plusieurs essais, mais avec le temps, je ne sais pas trop comment – un heureux de mélange de chance et de patience, j’imagine –, tout se met en place.

C’est peut-être ça qui est troublant, de trouver dans l’ailleurs, dans l’insondable et l’étrangeté, une clé de compréhension de sa propre histoire.


 

Comme dans vos précédents romans, votre écriture cerne au plus près la matérialité du monde et des êtres. Pourtant, vous introduisez ici une dimension fantastique dans le dialogue que le détective entretient avec l’enfant au-delà de la mort. Ce pari ne vous faisait-il pas peur?

Il faut avoir peur! Dans tous les cas, il faut au moins qu’il y ait une part de risque ou de doute pour se lancer dans l’écriture. J’investis environ cinq années dans chacun de mes romans. Je me vois mal consacrer autant de temps à un projet pour lequel j’ai l’impression d’avoir déjà toutes les réponses. Pour moi, un nouveau roman est toujours une occasion d’apprendre quelque chose. Chaque fois, je bonifie mon «coffre à outils» d’écrivain. Dans Soleil d’abandon, c’est vrai qu’il y a certains aspects qu’on pourrait considérer comme fantastiques, notamment la façon dont certains personnages «communiquent» avec les morts. Au départ, je n’étais pas certain du bon moyen pour rendre crédible cette idée tout en restant cohérent avec mon approche qui est habituellement plus réaliste. J’avoue ne pas avoir cru y arriver durant au moins deux ou trois ans. C’est toutefois ce doute qui m’a permis d’avancer, qui m’a donné envie de mener le projet jusqu’au bout. Je fais en sorte de me poser un problème pour qu’ensuite je devienne obsédé par l’idée d’y trouver une solution.

La famille, qui s’exprime ici à travers les souvenirs d’enfance de vos personnages, prend les allures d’un héritage dont les protagonistes n’arrivent jamais à se libérer malgré tous leurs efforts. Un peu comme dans De grandes personnes (Boréal, 2023), la famille est montrée comme le théâtre où se joue le destin de chacun. Qu’est-ce qui vous intéresse dans cette représentation de la famille, aujourd’hui, en 2025?

La famille, c’est en quelque sorte une microsociété, une cellule souvent hermétique, mais dans laquelle il est possible de faire cohabiter plusieurs idées complexes et même contradictoires. J’essaie de penser la cellule familiale dans son intimité la plus pure et je cherche à voir comment elle peut trouver écho dans plus grand qu’elle. J’aime que le très petit résonne avec le très grand. Cette idée est présente tout au long de Soleil d’abandon. Une poussière d’astéroïde qui contient la clé des débuts de la vie dans l’univers, les cendres d’un cadavre qui portent toutes les enfances du monde, la radiographie d’une tumeur qui ressemble curieusement à une nébuleuse dans laquelle naissent des étoiles… C’est souvent ce que je cherche dans la famille, une sorte de point d’ancrage très précis dans lequel je peux trouver la source d’une tension, quelque chose qui vibre, comme un signal que j’essaierais d’amplifier, pas tant pour le clarifier, et encore moins pour le déchiffrer, mais simplement pour l’entendre et le ressentir plus vivement.