Notre entretien
avec l’auteur
Le titre de votre recueil est tiré d’une phrase du roman Le Désert des Tartares de Dino Buzzati. Ce que vivent vos personnages peut-il être comparé à l’expérience du personnage de Drogo, ce soldat qui attend en vain une armée adverse pendant des années et qui voit ainsi sa jeunesse gaspillée?
Drogo attend l’accomplissement d’un rêve. La carrière militaire, croit-il, lui permettra d’atteindre à une certaine gloire. Buzzati a souvent expliqué que l’idée de ce roman lui avait été inspirée par son métier de journaliste. Au Corriere della Sera, journal milanais auquel il a collaboré toute sa vie, il avait assisté au désenchantement de vieux collègues parvenus à l’âge de la retraite. Mes personnages auraient plutôt eu prématurément la presque conviction que rien ne sert à rien. Les plus favorisés d’entre eux auraient en même temps eu la faculté de trouver la beauté quand ils la rencontraient. La carrière? Du vent, pour eux. Avec Drogo, ils auraient partagé toutefois une fascination pour la fuite du temps.
Dans la première nouvelle du texte, un écrivain s’adresse à lui-même et prononce l’injonction suivante: «Écris ce soir comme si le monde entier attendait que tu te livres à cette occupation. Écris, vieux fou, comme si tu croyais que tes fables paraîtront d’intérêt à une jeune lectrice de 2060. N’écoute pas la voix de la raison. Contente-toi de vieillir.» Est-ce cet état d’esprit que vous tentez vous-même de conserver quand vous écrivez?
L’idée de pérennité littéraire m’est étrangère. J’ai très vite compris que tout espoir de couronnement en ce domaine est illusoire. Aux écrivains tenus pour illustres, j’ai depuis longtemps préféré les auteurs pour qui la prose est avant tout un exercice de recherche de justesse de ton. L’hypothétique lectrice de 2060, que j’évoque un peu légèrement, ne me préoccuperait que si elle savait lire.
Votre recueil est composé de très brèves nouvelles, mais le dernier texte, en raison de sa longueur et de l’histoire qui s’y noue, pourrait presque passer pour un court roman. L’avez-vous d’abord conçu comme tel?
Je ne pourrai le cacher bien longtemps: j’ai eu pendant quelques mois la tentation de revenir au roman. Cette fausse nouvelle en aurait été le canevas. M’a retenu une défiance grandissante par rapport à ce qui s’appelle la construction romanesque. Comment revenir à un genre bavard alors que je me complais depuis si longtemps dans le murmure?
Comment revenir à un genre bavard alors que je me complais depuis si longtemps dans le murmure?
Un autre livre de votre plume paraît en même temps que ce nouveau recueil. Il s’agit d’un volume réunissant quatre textes que vous aviez publiés ailleurs: deux livres de prose publiés au Noroît dans les années 2010, mais aussi deux textes radiophoniques publiés chez Leméac en 1974. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur ces textes?
Sortir de chez soi est un complément à Qui de nous deux? En quelque sorte, le récit d’un désarroi. Une démarche de chat est une timide tentative de justification de ma façon de concevoir l’écriture. Quant aux deux textes dramatiques qui closent le recueil, ils sont indissociables de la fascination que j’ai toujours ressentie pour la radio. Je me suis aussi aventuré du côté de la télévision et du cinéma. Si je n’ai pas tenté de poursuivre l’expérience, c’est tout bonnement parce que l’écriture est pour moi une aventure solitaire et que je supporte mal le nécessaire assujettissement à la technique, aux groupes de travail.
L’intégralité de votre œuvre se trouve désormais sous la bannière des Éditions du Boréal. Pourquoi cela était-il important pour vous?
Je suis ravi que tous mes livres se retrouvent à l’enseigne des Éditions du Boréal. Réflexe de petit épargnant. Rien de plus. À la veille de plier mon ombrelle, je sentirais le besoin de rentrer au port, de m’amarrer. Comme s’il y avait menace de tornade.