André MajorEntre chien et loup

Vagabondages dans l’esprit d’un écrivain.

Notre entretien
avec lauteur

Pourquoi ce titre, Entre chien et loup, pour ce sixième carnet qui couvre la période allant de 2008 à 2014?

Les notes prises au cours de ces années-là correspondent à une période où, tout en demeurant aussi actif qu’auparavant, je prenais conscience de franchir un cap aux yeux des autres et aux miens. L’homme vieillissant que je devenais n’avait plus envie de se disperser. Ce qui m’animait en entrant dans la zone trouble de l’entre chien et loup, c’était la curiosité inquiète de celui qui n’a pas encore fait le tour de son jardin.

Quand vous relisez vos carnets originaux pour en tirer un livre, comment faites-vous la sélection des «petites proses» que vous y avez consignées? Retravaillez-vous beaucoup vos notes initiales en vue de la publication?

À la relecture de mes notes, je revis ce que j’avais parfois oublié. Ce recul m’aide à discerner ce qui mérite d’être retenu. Parfois je tombe sur une note qui ne me dit plus rien ou qui me semble ne pas avoir d’intérêt pour le lecteur. Je l’écarte sans regret. J’émonde au besoin une note trop longue ou j’en complète une qui mérite un développement. Il arrive que certaines notes me semblent intouchables, n’exigeant de ce fait aucune retouche. Ce sont, bien sûr, mes préférées…

Vous écrivez ceci à propos de votre propre personnage qui prend forme au fil des carnets: «Relisant des pages de mes carnets, je constate que même si je m’exprime à la première personne, ce n’est plus tout à fait de moi qu’il est question, mais d’un personnage que j’ai été et pour qui j’ai de moins en moins de complaisance.» En quoi le je qui est présent dans vos carnets est-il distinct (ou pas) de vous-même? Et pourquoi affirmez-vous avoir de moins en moins de complaisance envers ce «personnage»?

Il ne faut pas perdre de vue que le je du carnet, c’est celui d’il y a une décennie au moins, sinon davantage, si bien que j’ai beau me reconnaître, j’éprouve le sentiment d’un écart qui me rappelle que le temps a fait son œuvre. Si tout ce travail, entrepris il y a un demi-siècle, m’a appris quelque chose, c’est que le carnet ne fait pas que rendre compte d’une expérience et d’une réflexion, il agit comme une ascèse spirituelle qui épure en quelque sorte le moi en le délivrant de certaines obsessions et d’une vaine amertume. Depuis Le Sourire d’Anton, un demi-siècle a passé, et l’écrivain a subi une mue perceptible aux yeux de qui lirait cette somme d’environ 1 200 pages.


 

Le carnet ne fait pas que rendre compte d’une expérience et d’une réflexion, il agit comme une ascèse spirituelle qui épure en quelque sorte le moi en le délivrant de certaines obsessions et d’une vaine amertume.


 

Il y a dans l’écriture du carnet une lenteur admirable, un mouvement irrégulier et libre, proche de la flânerie, un rythme qui contraste avec la frénésie du monde contemporain. Est-ce une forme d’hygiène de vie, une façon de mettre à distance le brouhaha social tout en affirmant votre présence à ce qui vous entoure de façon plus immédiate (les livres, la nature, les proches)?

Ce rythme ou ce mode de vie, je l’ai adopté dès mon enfance en m’éloignant des autres pour rêver à ma guise. Ce besoin d’évasion m’a même incité à fuguer quelques fois. Le carnet témoigne de ce goût pour le vagabondage. Je note ce qui me traverse l’esprit, qu’il s’agisse d’un souvenir, d’une remarque générale ou d’une lecture que j’ai envie de partager avec mon lecteur. Cet art de vivre, à supposer que c’en soit un, se résumerait assez simplement: il faut garder le contact avec le monde naturel. Lui seul peut nous guérir de ce qui nous empoisonne la vie. Voilà, me semble-t-il, la modeste leçon qui se dégage de mes carnets.


Livre publié dans la collection «Papiers collés».