Raphaël Arteau McNeil Le Piège du monde

Une plongée au cœur des «romans à épines».

Notre entretien
avec l’auteur

En quoi consiste ce «piège du monde» auquel renvoie le titre de votre essai?

C’est d’abord une expression utilisée par Milan Kundera que je reprends et qui me sert de fil conducteur pour rassembler en un seul livre divers essais littéraires que j’ai écrits au fil des années. Prise dans un sens large, l’idée que le monde puisse être un piège n’est pas nouvelle, c’est déjà là dans la caverne de Platon et dans les Évangiles, avec la parabole du chameau et du chas de l’aiguille par exemple. La philosophie ancienne et la religion chrétienne s’entendaient au moins sur cela; elles enseignaient, chacune à sa manière, qu’un trop grand attachement pour les biens de ce monde emprisonnait l’âme et la rapetissait. Nous nous sommes cependant détournés de ces sagesses austères et avons souhaité transformer le monde pour le rendre plus humain, plus juste et plus confortable; nous avons voulu créer un monde à notre image. Et nous avons en grande partie réussi, le résultat est impressionnant, mais aussi décevant, et même inquiétant. Le monde a beaucoup changé, mais il demeure encore un piège au sens où, à trop le prendre au sérieux, on y perd encore et toujours son âme – ou peu importe le mot que vous souhaitez donner à cette partie de notre être qui risque de s’aplatir sous le poids du travail routinier, du divertissement abêtissant et de tous les impératifs sociaux et moraux qui composent notre quotidien. C’est ce que suggèrent plusieurs grandes œuvres de la littérature moderne; c’est en tout cas ce que je lis chez Kundera, Musil, Kafka et Woolf, et que je cherche à exprimer dans les quatre essais qui ouvrent le recueil: j’explore comment leur héros (Franz, Ulrich, Josef K. et Mrs Dalloway) se débattent contre leur monde, comment ils sont, justement, pris dans le piège du monde.

Dans votre ouvrage, vous parlez aussi bien des classiques du roman moderne que de la culture populaire telle qu’elle se manifeste notamment dans le cinéma américain. Comment conciliez-vous les deux types de culture dans votre propre parcours?

Je ne suis pas certain de bien les concilier, mais je sais que les deux ont eu une profonde influence sur moi. Je fais partie de la «génération vidéoclub»: la fin de mon enfance et le début de mon adolescence ont coïncidé avec l’âge d’or du VHS et des petits vidéoclubs, chaque quartier avait le sien, et j’ose à peine imaginer le nombre d’heures que nous avons passées, mes amis et moi, à contempler les pochettes de films, à attendre le retour d’une cassette, bref à flâner dans ces vidéoclubs qui n’auront eu, finalement, qu’une existence éphémère. Ce n’était pas encore Internet et son visionnement sur demande, mais disons que l’un préfigurait l’autre, et ma première éducation culturelle a été une éducation hollywoodienne, un gavage de films d’action traduits en France. Je n’ai découvert la philosophie et la grande littérature que plus tard, rendu au cégep, et mon réflexe a d’abord été de me détourner de la culture populaire, mais disons qu’un contre-réflexe m’y ramenait constamment. C’est une vérité banale mais une vérité tout de même: on ne se défait jamais de sa première éducation. J’ai ensuite découvert des romanciers américains qui abordaient de front la culture américaine et son immense influence morale: d’abord Chuck Palahniuk, puis Bret Easton Ellis et David Foster Wallace. Une section de mon recueil leur est dédiée, et j’ai ajouté deux textes sur Michel Houellebecq, à qui je dois aussi énormément. Lorsque je parle du piège du monde, la culture américaine est un excellent exemple, à la condition de comprendre que tout piège est d’abord séduisant. Il est impossible de sentir le piège sans d’abord avoir été irrésistiblement attiré par ses appâts. Autrement dit, si les classiques du roman moderne permettent de sentir le piège du monde, ils sont moins percutants quand il s’agit de sentir le piège de notre époque. D’où mon recours, et surtout mon attachement, à ces autres romans, moins classiques, plus populaires, mais non moins précieux.

Vous abordez dans votre essai des thèmes qui ont une forte résonance à notre époque, comme ceux du travail, de l’éducation, de la violence ou du consentement sexuel. En quoi, selon vous, le roman ou l’art en général peuvent-ils éclairer ces grands thèmes autrement que ne le font les autres formes de savoir, en particulier les sciences sociales ou humaines?

Le grand mérite du roman – ou du moins l’un de ses mérites inestimables – est de parvenir à condenser tout un monde, toute une époque, en quelques personnages. Les sciences sociales et humaines possèdent aussi d’indéniables mérites, mais elles demeurent forcément objectives et impersonnelles – méthode oblige. Je considère le roman et, plus largement, la littérature comme une forme de savoir, mais un savoir singulier qui recourt sciemment à la fiction, ce qui n’est pas sans soulever d’importants paradoxes. Les chefs-d’œuvre de la littérature véhiculent de grandes vérités, mais des vérités qui demeurent toujours en partie fuyantes. Pour revenir à la comparaison avec les sciences sociales, une belle façon d’exprimer la différence entre elles et la littérature se trouve dans Regards sur le monde actuel de Paul Valéry. Il raconte l’expérience banale de marcher dans une foule – c’était à Londres, en 1896 –, il analyse ensuite le sentiment peu banal de sentir sa personne se dissoudre dans cette foule innombrable et écrit ceci: «J’éprouvais avec un amer et bizarre plaisir la simplicité de notre condition statistique. La quantité des individus absorbait toute ma singularité, et je me devenais indistinct et indiscernable.» Eh bien, je dirais que les sciences sociales dissèquent avec expertise notre condition statistique, mais sans pour autant nous la faire sentir intimement. Grâce à la fiction, le roman rend possible quelque chose comme une vivisection de ce que Valéry appelle notre condition statistique. Ce n’est pas le seul mérite du roman, mais c’est assurément l’un d’eux. D’ailleurs, pour raconter la prise de conscience de sa propre condition statistique, Valéry recourt à la littérature et non pas à la science.


 

Il est impossible de sentir le piège sans d’abord avoir été irrésistiblement attiré par ses appâts. Autrement dit, si les classiques du roman moderne permettent de sentir le piège du monde, ils sont moins percutants quand il s’agit de sentir le piège de notre époque.


 

Votre essai accorde beaucoup de place à l’humour et à l’ironie, tout particulièrement dans le roman. Pourquoi? Est-ce une façon de déjouer le piège du monde?

Je ne suis pas certain que déjouer soit le bon terme. Je dirais que l’objectif est d’abord de sentir les pièges de l’époque et de décrire leur mécanique. Mais il est vrai que cette description peut emprunter différentes tonalités, comme la colère, l’indignation ou la révolte. Comprenez-moi bien: j’estime que l’indignation et la révolte sont parfois louables et salutaires. Sauf que les romans que je présente dans ce recueil non seulement n’adoptent pas ce ton, mais ils enseignent que l’indignation et la révolte peuvent très facilement se transformer eux-mêmes en pièges, comme si, en voulant nettoyer le monde de ses saletés, on finissait par soi-même se salir et s’y engluer. De là le ton ironique et le recours à l’humour qui, pour dire les choses rapidement, traversent ces «romans à épines», selon la belle formule de Philippe Muray. Par contre, personne n’est dupe, l’ironie et l’humour peuvent aussi facilement devenir à leur tour des pièges, appelons-les les pièges de l’indifférence, de la distance confortable, de la hauteur morale, de l’insensibilité. C’est la raison pour laquelle l’ironie me semble être une lame à double tranchant: elle peut être une lucidité rieuse mais aussi un rire jaune, un rire qui libère ou un rire qui emprisonne. Le rire que j’entends dans les romans que j’aborde est un rire libérateur, mais d’une liberté limitée, intime. Ce n’est pas un rire public ou humoristique; c’est un rire complice qui, même lorsqu’il écorche, reste généreux et amical. J’espère que le lecteur de mes petits essais entendra lui aussi le murmure de cette précieuse ironie, franche et amicale.


Livre publié dans la collection «Papiers collés».