Béatrix BeckNoli

Connaissez-vous Terre-Saine, au Libertador? Non? Vous devriez, vous y vivez.

Extrait de l’œuvre

J’avais d’abord pensé intituler ce récit Ruoma, anagramme dérisif destiné à flétrir le sentiment grotesque qui me possède. Mais Noli me paraît meilleur, on verra plus loin pourquoi.

Peut-être mon compte rendu aura-t-il un effet cathartique, il paraît que c’est souvent le cas en littérature. Mon intention est de me jeter à corps perdu, plutôt à cœur perdu (le mot «cœur», burlesque à souhait, désignant un vilain petit viscère, et, en triperie, un bas morceau, convient bien à mon propos), de me jeter tête baissée dans la relation, aussi exacte et complète que possible, de cette bouffonne «love-affair» (puisse ce terme anglais, malsonnant parce que plaqué, avoir un effet destructeur de ce qu’il désigne, et, par là, libérateur). Le ridicule tue et je souhaite, précisément pour ne pas me tuer, tuer mon sentiment pour Camille.

Je veux tout raconter pêle-mêle, dans l’ordre ou le désordre où surgiront mes souvenirs. La discrétion la plus élémentaire exige que je donne des pseudonymes aux protagonistes de cette histoire. Choisis pour eux adultes, ils leur iront nécessairement mieux, ou au moins aussi bien, que leurs vrais noms.

Pour que les pseudonymes gardent leur caractère de relatifs masques, je me vois obligée d’affubler aussi les pays de noms d’emprunt. Si transparents soient-ils, ils auront l’avantage de sauvegarder ma liberté et le quant-à-soi de mes modèles: ils feront passer ce texte du domaine documentaire à celui de la fiction romanesque. Sur le plan littéraire, je reconnais tous les droits à autrui et à moi-même – pour et contre autrui – pour et contre moi-même. Donc, il y a une quinzaine d’années, vint me voir, pour des raisons plus ou moins professionnelles, une femme encore jeune, mais plus tellement, célibataire, catholique, d’esprit frondeur, très cultivée, à la pointe du modernisme, et qui avait été psychanalysée par un prêtre. Camille Laumière me fascina surtout à cause de son mystère, de ses contradictions. Très ouverte sur le monde extérieur, sur les autres, très secrète sur ce qui la concernait. Château fort au pont toujours levé, aux douves profondes peuplées de quelle faune invisible? Maison aux baies largement ouvertes dans toutes les directions et aux portes cadenassées. Elle paraissait le contraire absolu d’une vieille fille. Pourtant, comment lui imaginer des amants, à elle catholique dans un pays essentiellement catholique et pratiquant (appelons-le Terre-Saine en Libertador).

Elle enseignait à l’université de Namanouk. Je jugeai poli de m’extasier. «Oh, l’université de Namanouk!» s’écria-t-elle avec un dédain souriant, désinvolte. Elle était presque toujours environnée de compatriotes, de relations jamais les mêmes, dont je n’ai gardé qu’un souvenir de tourbillonnement, Camille au centre de ce maelström. Je me souviens seulement d’un jeune Tersanien de sa suite – ou de son entourage – parlant comme elle notre langue à la perfection, et se moquant de certaines gens de son pays qui disaient par exemple: «Quelle madone de carriole!» pour «Quelle belle auto!». Sa voiture à elle, Camille la conduisait en méandres audacieux et calculés. Elle me fit connaître dans un petit cabaret une admirable chanteuse de son pays, dont le mari jouait en province «du Thomas Corneille!» s’écria-t-elle avec un mépris amusé, du même ton qu’elle avait pris pour dire: «Oh, l’université de Namanouk!» – ajoutant aussitôt qu’elle n’en avait jamais lu une ligne. Il devait y avoir en Camille une tendance au bâclement, à la précipitation, peut-être à un certain snobisme littéraire, mais qu’importait? Elle repartit dans son lointain pays et, mis à part les ravissants mocassins qu’elle envoya pour le bébé de ma fille et qu’Aglaé, dans son parc, ôtait de ses pieds pour jouer avec, elle sortit de ma vie complètement – et définitivement, j’en étais persuadée.


 

Donc, il y a une quinzaine d’années, vint me voir, pour des raisons plus ou moins professionnelles, une femme encore jeune, mais plus tellement, célibataire, catholique, d’esprit frondeur, très cultivée, à la pointe du modernisme, et qui avait été psychanalysée par un prêtre. Camille Laumière me fascina surtout à cause de son mystère, de ses contradictions.


 

De façon tout à fait inattendue, je fus invitée par la suite à venir donner des cours précisément à l’université de Namanouk. Je me dis qu’à cette occasion je reverrais peut-être Camille Laumière; ce pourrait être intéressant. Arrivée là-bas, j’entendis parler de Camille, sans m’en être enquise: elle était absente de Namanouk parce qu’elle passait à la télévision, faisait des émissions. L’idée de ne pas revoir Camille n’éveilla pas en moi l’ombre d’un regret: nous avions à peine fait connaissance et il y avait de cela si longtemps. Mais un jour, alors que j’étais dans mon bureau à la faculté, une lettre fut glissée sous la porte. C’étaient quelques lignes de Camille disant qu’elle était contente de me savoir à Namanouk et me proposant une excursion au lac Savinien. Si j’étais d’accord, elle viendrait me chercher à la Résidence des Étudiantes (que j’habitais sur le campus). Elle m’attendrait dans le hall. J’avais oublié son aspect – sinon qu’elle était séduisante – et me demandai comment je la reconnaîtrais dans le fourmillement du hall. Mais tout de suite, je sus que c’était elle, occupée à lire un des imprimés sur le mur. Ses courts cheveux ondulés étaient devenus presque blancs. Ses yeux étaient bleus comme un ciel un peu lointain, nuageux: j’avais oublié que je me souvenais de leur couleur. Ce bleu plutôt mélancolique devenait parfois pétillant comme celui qu’on imagine aux yeux de Mathilde de La Mole. Sa voix aussi, avec son très léger accent étranger, bien éduquée, plutôt douce, mais à l’opposé de la fadeur, mesurée, tempérée, dominée, avec quelques accents brefs et secrètement impérieux, me frappa aussi comme quelque chose de mort en moi qui reviendrait à la vie.

Camille joignait à la plus extrême réserve et à un certain détachement une sorte de zèle et – oui, si ridicule que je me rende en l’écrivant – d’enthousiasme à mon égard. Elle me baladait partout dans sa voiture, venant me chercher à la Maison des Étudiantes et se trouvant là toujours largement avant l’heure convenue. Chacun de mes propos semblait la captiver, mettait dans son regard et sur son visage une vive animation. Nous étions toutes deux très intéressées par la psychanalyse, elle beaucoup plus calée que moi (peut-être n’avait-elle, pas plus que moi, de vie sexuelle, ce qui contribuerait à expliquer cet engouement). Camille connaissait une analyste rogérienne, Ida Cormier, et, sans avoir l’air d’y toucher, avec cette autorité sans autoritarisme qui lui était propre, m’incita à commencer une analyse avec celle-ci.

Dans une maison de campagne prêtée par des amis et où elle m’emmena, Camille me fit rencontrer Mme Cormier qui arriva dans une puissante voiture vert bouteille. Elle ressemblait à Indira Gandhi. Elle avait les bras nus, un costume décolleté aux vives couleurs, qui convenait bien à l’extrême chaleur de l’été dans ce pays. Elle eut le bon esprit de ne rester que très peu. (Plus tard, je me rendis compte que la brièveté de la première rencontre faisait partie de la technique rogérienne.) Bien que la psychanalyse d’une femme par une femme me parût contre nature, Mme Cormier me sembla assez masculine tout en étant fémininement séduisante, assez maîtresse d’elle-même, équilibrée et sobre pour qu’une telle expérience avec elle fût envisageable. La première fois, Camille me conduisit jusque devant sa porte et m’attendit une heure en lisant dans sa voiture.


Livre publié dans la collection «Boréal compact».