Thomas DommangeS’affranchir de l’histoire

Voyager vers l’Amérique et une vie libérée de la nécessité d’agir.

Notre entretien
avec l’auteur

Que signifie, pour vous, s’«affranchir de l’histoire»? Une telle chose est-elle même possible?

L’affirmation contenue dans le titre du livre, à savoir qu’on peut mener une vie hors de l’histoire, et peut-être même qu’il faut s’en affranchir, peut à première vue sembler naïve. Car, à l’évidence, nos vies se déploient nécessairement à l’intérieur de conditions politiques et de périodes historiques auxquelles nous n’échappons pas. S’affranchir de l’histoire ne renvoie donc pas ici à une vie menée loin de tout contact avec le monde, mais à une existence dont le but ne serait plus d’y laisser absolument sa marque. L’histoire, ici, ne doit pas être comprise comme une suite de péripéties et de bouleversements factuels, mais comme ce récit qui conserve en mémoire les actions humaines. Faire des actions mémorables afin d’entrer dans l’histoire a été, pour les héritiers de l’Antiquité gréco-romaine que nous sommes, une manière plus ou moins explicite et de donner un sens à la vie. L’histoire, jusqu’à aujourd’hui, a été un port où se réfugient nos existences vouées au naufrage de la mort. S’en affranchir veut dire alors renoncer à nos rêves de gloire, de conquête, abandonner notre désir de postérité. J’essaye de décrire dans ce livre, ce qui arrive à ceux qui abandonnent ce rêve, qui découvrent que leur vie ne passera pas à l’histoire, que cette dernière n’est plus d’aucun secours dans leur quête de sens. Cet abandon, quand il est pris au sérieux, je veux dire, quand il est vraiment l’objet d’une expérience intime, a deux faces. D’une part, il est synonyme de douleur, de deuil, de désêtre. Car comment justifier son existence sans le secours de la postérité, en vivant une vie qu’on sait d’ores et déjà oubliée, enfouie dans les ténèbres du temps? Mais d’autre part, il ouvre sur une vie libérée de la nécessité d’agir, du souci de gloire. Il libère la vie intérieure, promet un nouveau bonheur.

Vous affirmez que les descendants des colons français en Amérique du Nord, c’est-à-dire les ancêtres des Québécois, ont été les premiers à connaître cet affranchissement de l’histoire. N’est-ce pas là une affirmation potentiellement scandaleuse dans un pays dont la devise est Je me souviens?

La devise Je me souviens, dans la mesure où elle semble revendiquer une fidélité historique, peut en effet sembler contredire l’arrachement à l’histoire dont nous faisons le cœur de l’expérience francophone en Amérique. Pourtant, elle est peut-être paradoxalement le signe de cet abandon. Si je ne me trompe pas, elle apparaît pour la première fois en 1883, gravée dans la pierre du bâtiment qui est aujourd’hui celui de l’Assemblée nationale du Québec. D’une part, elle est d’emblée associée à un édifice officiel, et non par exemple à la clameur spontanée d’un peuple, et d’autre part, elle naît dans l’après-coup de l’échec de l’entreprise révolutionnaire des Patriotes. Cela m’incite à la lire non comme l’affirmation d’une fidélité effective au passé, mais comme un appel, une injonction, à ne pas oublier ses origines françaises. La devise Je me souviens peut alors être entendue comme un Souviens-toi!. Car pour qui se souvient, elle est sans intérêt. Les Français, submergés de statues, de monuments, de récits qui magnifient leur passé, n’inscrivent nulle part Je me souviens. Ils se souviennent. C’est peut-être précisément parce qu’ils ne se souviennent pas, parce que la vie des Canadiens français s’écrit en tournant le dos à l’histoire, que ces derniers doivent se prescrire à eux-mêmes de ne pas oublier. Il y a bien sûr de nombreux arguments très pertinents qui militent en faveur d’une mémoire historique. Rien de grand ne se fait sans héritage. Mais il y a aussi, malgré tout, dans cet affranchissement de l’histoire, une grandeur. Celle du commencement. Au fond, si on voulait, comme j’aurais tendance à le faire, retourner cette devise contre elle-même, on pourrait dire que c’est de cet oubli qu’il faut se souvenir. Souviens-toi que tu étais venu commencer à vivre, telle pourrait être la signification implicite du Je me souviens. N’oublie pas, n’oublie jamais, que ta vie recommence le monde.

Vous nous présentez la rencontre entre les colons français et les peuples autochtones d’Amérique du Nord comme un tragique malentendu. Qu’est-ce qui n’a pas été compris de part et d’autre?

Le malentendu dont je parle se situe uniquement du côté des colons français, nullement du côté autochtone. De façon générale, comme je l’indique dans le chapitre consacré à la figure de «l’homme blanc», je n’ai aucune légitimité ni aucun désir de parler à la place des Autochtones. J’essaye plutôt de comprendre le bouleversement provoqué dans la pensée européenne par leur rencontre. Bien sûr, les colons français ont, dans une large mesure, mal compris les natifs du continent américain. Ils s’en sont fait une image fantasmatique. Mais cette mécompréhension n’a rien d’original. On voit encore aujourd’hui quantité de signes de cet aveuglement mutuel des cultures. Le malentendu qui à mes yeux donne davantage à penser et qui prouve l’ampleur du choc éprouvé par les Européens, c’est celui qui s’est immiscé entre ce qu’ils ont cru que cette rencontre signifiait pour eux et ce qu’elle signifiait réellement. En appelant les Autochtones «Sauvages», ils n’ont pas seulement déliré, ils se sont aussi menti à eux-mêmes sur ce que ces derniers étaient pour eux. Ils ont parlé de «Sauvages» – et non simplement de «barbares» – pour ne pas s’avouer qu’ils avaient face à eux des «Grecs d’Amérique» qui, comme les Grecs de l’Antiquité, possédaient un savoir dont ils ignoraient tout. Ce savoir radicalement nouveau tenait, aux yeux des Européens, à leur capacité à mener une existence qui ne devait rien à l’histoire. Il y avait là un fantasme. Les Autochtones ne pouvaient vivre hors de l’histoire que dans l’imaginaire d’êtres pétris de culture occidentale et obsédés par la postérité. C’est précisément cette illusion qui a poussé tant de colons français à fuir dans les bois au XVIIe siècle, persuadés qu’ils pourraient, eux aussi, s’extraire du cours de l’histoire. Cette idée que les Autochtones possédaient effectivement le savoir de la vie anhistorique est l’autre malentendu propre à la pensée des Européens venus en Amérique.


 

L’histoire, jusqu’à aujourd’hui, a été un port où se réfugient nos existences vouées au naufrage de la mort. S’en affranchir veut dire alors renoncer à nos rêves de gloire, de conquête, abandonner notre désir de postérité.


 

Vous situez dans l’expérience des colons français devenus Québécois l’origine du concept de «vie ordinaire» qui a ensuite gagné l’Occident. Pourquoi accordez-vous une telle portée universelle à cette expérience?

L’universalité de l’expérience vécue par les colons français tient au fait qu’ils ont été les premiers Européens à être dépossédés de toute ambition historique et à endosser une contradiction qui est désormais, je crois, présente au cœur de chacune de nos vies. Comme eux, nous sommes dorénavant pris entre, d’un côté, notre conception historique de l’existence, structurée autour de l’idée d’agir, de faire sa place dans la mémoire collective, de se faire un nom, etc.; et de l’autre, la certitude que nous ne faisons pas l’histoire. La quasi-totalité des êtres humains savent qu’ils ne laisseront aucune trace dans le monde. Ce qui a été vécu par les francophones d’Amérique est maintenant vécu par la très grande majorité de la population mondiale. Quant aux personnes qui peuvent encore se laisser conduire par leur rêve de gloire, leur soif de pouvoir renforce encore davantage notre conviction qu’il est temps que les Occidentaux abandonnent leur désir de faire l’histoire. Nous serions ainsi parvenus à cette époque particulière où chacun d’entre nous, pour le bien de tous, serait confronté à la nécessité de ne plus donner à son existence un sens historique, de faire taire en lui son désir de postérité. L’autre raison qui soutient l’idée de l’universalité de la situation des premiers colons francophones réside dans l’universalité du fait de vivre. Si vivre une vie ordinaire signifie bien, comme nous le proposons, que le sens de l’existence se situe non plus dans l’histoire mais dans le seul fait de vivre; s’il y a un sens à simplement vivre, alors ce sens, dans la mesure où nous sommes tous vivants, est à l’horizon de toute existence humaine. Puisque, pour plagier la formule de Kerouac, «tant qu’on vit, on vit», il suffit de vivre pour être dans une situation analogue à celle des francophones d’Amérique. Il suffit de vivre pour se rendre compte que leur expérience du sens est aussi inévitablement la nôtre.