Extrait de l’œuvre
Chapitre 2: Le Parti québécois au pouvoir et la deuxième «équipe du tonnerre»
Dès 1974, il n’était plus question au Parti québécois de faire une élection référendaire, mais de remporter l’élection et ensuite de proposer un référendum. Cette stratégie, dont l’idée a été attribuée à Claude Morin, est alors nommée l’«étapisme». Rétrospectivement, que pensez-vous de cette approche?
L’«étapisme», tel que nous le concevions, c’est l’idée que la souveraineté du Québec doit se faire par l’entremise d’un référendum plutôt que par une élection référendaire. Cette stratégie a provoqué de gros débats au Parti québécois depuis sa fondation en 1968. Le référendum était le moyen, la manière, la forme que devait prendre la décision de la population sur le fond du projet, qui était celui de la souveraineté-association. L’un et l’autre étaient fortement interreliés. Avec le recul, je crois que c’était la bonne chose à faire. C’était la bonne approche parce qu’elle se situait au carrefour de nos convictions et de considérations stratégiques. René Lévesque partageait cette opinion. Claude Morin n’aurait jamais défendu cette stratégie sans l’accord préalable du premier ministre, surtout pas dans un congrès portant sur une question aussi fondamentale. Je ne suis pas de ceux et celles qui croient que, si nous avions adopté une approche plus frontale, nous aurions eu de meilleurs résultats. En fait, je suis même persuadée du contraire, étant donné l’opinion publique à l’époque. Ce qui qualifie le mieux René Lévesque est son attachement à la démocratie. C’était d’abord et avant tout un démocrate, avant d’être un réformiste ou un souverainiste. Le référendum lui plaisait comme outil démocratique. On ne pouvait pas changer la vie des citoyens sans avoir une majorité de gens derrière nous. Les grandes stratégies de Claude Morin, qu’il élaborait comme un universitaire, René Lévesque les traduisait ensuite politiquement. C’était sa grande force: savoir rendre la théorie compréhensible. Quand Lévesque et Morin parlaient ensemble de dossiers importants, il n’y avait pas l’espace d’une feuille de papier entre eux. Claude Morin n’était pas un tribun, un militant, ou quelqu’un qui aimait intervenir dans les conseils nationaux. Il s’assoyait au fond de la salle et fumait sa pipe. Quand on lui demandait de faire du porte-à-porte, ce n’était pas évident de le faire bouger.
Avez-vous eu un rôle à jouer dans la stratégie consistant à proposer l’étapisme au congrès de 1974? Cette décision a-t-elle été facile à faire accepter aux militants?
J’ai pris part à l’adoption de cette stratégie en tant que militante dans Jean-Talon, présidente de l’exécutif de comté et présidente de la Régionale de Québec, une structure qui rassemblait toutes les circonscriptions de la capitale, lors du congrès de 1974, où j’ai voté en faveur de la motion. Nous savions que nous ne pourrions pas prendre le pouvoir sans l’aval de la région de Québec qui, je pense, ne nous aurait pas suivis autrement. C’est dans la région de Montréal qu’il y a eu plus de résistance à cette stratégie, notamment chez les plus radicaux de Ville-Marie et de Montréal-Centre. C’étaient les deux délégations les plus réfractaires à l’étapisme. Les deux tiers des délégués réunis du 15 au 17 novembre 1974 ont voté en faveur de la stratégie étapiste: 630 voix contre 3531. Un tiers d’opposants parmi les membres, c’est quand même significatif, mais une large majorité nous suivait. Personnellement, j’ai constaté assez peu d’opposition à cette stratégie dans la région de Québec.
D’où vient votre scepticisme en ce qui a trait à l’idée d’une élection référendaire?
L’élection référendaire souffre d’un déficit démocratique dans notre système parlementaire uninominal à un tour. Le Parti québécois a récolté 41% du vote en 1976. Nous n’avions pas la légitimité de proclamer l’indépendance unilatéralement. La démocratie représentative a un sens qu’il faut respecter. Députés et ministres ont un devoir de représentation. Toutefois, sur une question aussi existentielle que celle de l’indépendance, il fallait avoir l’appui de plus de 50% de la population. Il y avait cinq partis, à l’époque, qui étaient représentés à l’Assemblée nationale: le Parti québécois avait fait élire 71 députés, le Parti libéral en avait fait élire 26, l’Union nationale, 11, et le Parti créditiste et le Parti national populaire détenaient un siège chacun. Même si certains étaient en fort déclin, ils avaient obtenu un pourcentage de votes suffisant pour faire élire des députés. Avec 41%, René Lévesque n’aurait jamais fait l’indépendance sur la simple base qu’il avait la légitimité de tenir une élection. La stratégie de reconnaissance internationale aurait également été très difficile sans référendum. Dans le monde, il y a peut-être des exemples d’élections référendaires qui ont suffi à déclarer l’indépendance d’un État, mais dans notre situation historique particulière, en Amérique du Nord, il fallait penser à un autre moyen. C’était une conviction profonde de Claude Morin et de René Lévesque, qui n’ont pas eu de difficulté à me convaincre du bien-fondé de cette démarche.
En fait, je suis même persuadée du contraire, étant donné l’opinion publique à l’époque. Ce qui qualifie le mieux René Lévesque est son attachement à la démocratie. C’était d’abord et avant tout un démocrate, avant d’être un réformiste ou un souverainiste.
Est-ce que ce choix avait aussi à voir avec les appuis à l’indépendance dans les sondages de l’époque, qui ne dépassaient pas la barre de la majorité?
Tout à fait. Quand je parle de l’opinion publique, c’est parce que nous avons pris tout cela en compte. C’était une décision multifactorielle. L’essentiel était de réaliser l’indépendance tout en conservant certains accords avec le Canada, de même qu’en étant au diapason de la population. C’était un grand défi de faire passer notre projet. La preuve en a été faite: le résultat du référendum a prouvé qu’il s’agissait d’un gros morceau à avaler pour les Québécois. Nous avons appréhendé la chose en respectant nos convictions et en tenant compte de la dimension stratégique.
Est-ce que la peur de l’indépendance ou la peur de l’élection référendaire a joué un rôle dans les élections précédant le premier référendum, celles de 1970 et de 1973?
C’est quelque chose que les électeurs ont assez souvent souligné. Le Parti québécois est un parti indépendantiste, et cette position novatrice influençait les intentions de vote. À cette époque, un vote pour le PQ était tout de même un saut vers l’inconnu. Ce n’était pas un vote pour la stabilité. Les gens se demandaient tout le temps si nous étions capables, si financièrement et économiquement nous pourrions y arriver. Ce n’était pas culturellement que l’indépendance posait problème aux yeux du public. La culture québécoise était reconnue, ancrée et incarnée. Par la suite sont survenues toutes les questions sur les pensions de vieillesse, les programmes sociaux et la mécanique de nos arrangements avec Ottawa. La question de l’indépendance a pesé beaucoup moins lourd dans la balance à l’élection de 1976 qu’à celle de 1973, puisque nous avions fait le virage étapiste en 1974. La preuve en est que dans la région de Québec, à part Jean-Talon et quelques autres circonscriptions, nous avons provoqué un véritable raz-de-marée, autant dans les milieux ruraux qu’urbains. On a vraiment ratissé très large lors de l’élection.
Livre publié dans la collection «Trajectoires».