Gilles ArchambaultSortir de chez soi

L’intégralité de l’œuvre de Gilles Archambault enfin réunie au Boréal.

Ce livre comprend quatre textes de Gilles Archambault initialement publiés chez dautres éditeurs : Sortir de chez soi (Le Noroît, 2013), Une démarche de chat (Le Noroît, 2016), Le Tricycle et Bud Cole Blues (Leméac, 1974).

Extrait de l’œuvre

Sortir de chez soi 

À la tombée du jour, la rue McGill se vide. Il y a bien quelques habitués de bars, parfois des cris, des voix de femmes surtout. Ce monde n’a jamais été le mien. À l’époque où je pouvais encore me réclamer d’une certaine jeunesse, je n’aimais pas les endroits où l’on danse. Que je me sois toujours senti mal à l’aise sur une piste n’explique pas tout. M’approcher des femmes, j’en étais, mais autrement. C’est par la conversation que j’y parvenais tant bien que mal. Comment supporter de les voir se mouvoir si aisément, si bellement, esquissant tout naturellement des gestes qui m’éblouissaient mais me faisaient sentir plus à fond ce qui nous séparait?

C’est ainsi que des dizaines d’années plus tard, revenant à l’appartement après le cinéma, je n’entends pas les rires en cascade de jeunes femmes sans en être bouleversé. C’était donc que j’aurais aimé être des leurs pendant une soirée? L’ennui serait venu, je le sais, mais j’aurais au moins connu pendant quelques heures l’abandon qui semble être celui de ces jeunes gens.

Les bars, je les ai connus sombres, peu fréquentés. Parfois, un pianiste jouait un air alors en vogue. J’étais encore à l’âge où l’avenir existe. J’écrirais des livres, la jeune femme qui me faisait face avait aussi des projets. Parfois, nous parvenions à les rendre communs. D’avoir vécu des moments de ce genre a fait de moi un irréductible nostalgique. Jamais je ne me consolerai d’avoir perdu ma jeunesse. Étais-je heureux alors? Certes pas. Je dois bien l’admettre, je ne suis pas fait pour la sérénité. Ma mère m’a souvent raconté qu’enfant un rien me faisait pleurer. Les larmes me venaient à la moindre contrariété. Je percevais des reproches alors qu’il n’y avait même pas de réserves. J’ai dû découvrir petit à petit des façons de me prémunir contre l’adversité. Mais lutter contre cette tristesse qui m’envahissait, il n’en était pas question. Rien ni personne n’aurait su parvenir à la chasser. L’âge n’a rien arrangé. Plus jeune, je demandais à l’action de me divertir de l’emprise du néant. Longtemps, le travail m’a occupé. Les projets repoussaient le désespoir. Un jour viendrait où je ne pourrais plus remettre à plus tard l’échéance. Ce temps, je le connais.

En arpentant sa ville, on arpente sa vie. Je l’ai écrit, je n’arrête pas de le ressentir. Le passé me tient de plus en plus lieu d’avenir. La rue McGill est devenue une sorte d’écran sur lequel défilent des images de mon passé. Des souvenirs affluent à la mémoire. Pas besoin d’ouvrir la caisse de carton dans laquelle j’ai déposé pêle-mêle des photos pour revivre ces moments. Le faire me plongerait dans une tristesse plus grande que celle qui est la plupart du temps mon lot. Je n’ai vraiment pas besoin de ces rappels pour me souvenir.

Il m’arrive de me tourner vers la gauche comme si quelqu’un m’accompagnait. Pendant longtemps, il y eut une femme dont tout naturellement j’avais la présence. Les derniers mois, j’étais devenu celui qui protège, celui qui devait évaluer s’il était raisonnable de s’aventurer à un feu vert qui n’en était pas à ses débuts. Juste retour des choses, j’avais été si longtemps chouchouté. Je me tourne vers la gauche comme si quelqu’un pouvait m’entendre encore maugréer contre un automobiliste grincheux ou un cycliste trop aventureux. Maintenant que je suis devenu un piéton solitaire, c’est fou comme je suis tolérant. On dirait, certains jours, que je tiens pour un privilège le fait de marcher. Ce qui n’est pas loin de la vérité. Le marcheur souvent nonchalant que je suis devenu se promène plus spontanément dans son passé que dans la réalité.


 

Jamais je ne me consolerai d’avoir perdu ma jeunesse. Étais-je heureux alors? Certes pas. Je dois bien l’admettre, je ne suis pas fait pour la sérénité.


 

La rue McGill que je n’ai de cesse de parcourir comme si elle détenait la clé de ma libération, je la connais à peine. Je me souviens avec amusement d’une réunion au cours de laquelle, il y a quelques années, un représentant des autorités municipales nous apprit qu’après rénovations, dont nous, les contribuables, devrions assumer les frais en partie, la rue deviendrait une sorte d’avenue des Champs-Élysées. Comme de raison, je m’étais moqué. Mais où donc serait notre Arc de triomphe, notre place de l’Étoile? L’appartement que j’habite en deviendrait par le fait même embelli. Je n’en demandais pas tant. Pas du tout les Champs Élysées, mais j’aime bien. Les immeubles qui la bordent ont leur charge d’histoire. Des générations l’ont fréquentée, y ont vécu. L’architecture est-elle bien défendue? Il me semble que le résultat n’est pas désastreux. On y trouve un inquiétant mélange de styles, des bâtiments qui n’en ont pas du tout, décatis souvent et que l’on rafistole parfois. D’autres ont une allure britannique ou américaine. Ils inspirent à qui les regarde avec trop d’attention un sentiment de crainte. Ils paraissent si solides, si immuables que le promeneur sait qu’ils lui survivront. Je leur préfère un petit parc que l’on a aménagé à côté de chez moi. Le midi, dès la fin du printemps, des employés de bureau, en général des jeunes femmes, viennent y casser la croûte. Je ne détesterais pas parfois me joindre à elles, histoire de me donner l’illusion que je participe encore à la vie.

Évidemment, je n’en fais rien.


Livre publié dans la collection « Boréal compact ».