Mathieu BlaisL’Envers-de-Monde

Ohé, moussaillons! Venez écouter les histoires du capitaine Corso.

Notre entretien
avec lauteur

Avec ce premier roman pour la jeunesse, vous vous aventurez sur le terrain familier des aventures de cape et d’épée. Qu’est-ce qui vous attire, dans la piraterie?

Tout. Il y a dans la piraterie tout le nécessaire pour rêver.

La piraterie existe partout, et à toutes les époques, mais l’imaginaire qui est associé à la piraterie me semble entretenir une relation plus étroite avec trois notions cardinales, soit celle de la liberté – celle qui ne reconnaît ni chef, ni État, ni loi, cette force indomptable et insoumise qui avance contre vents et marées –, l’aventure – celle des batailles impossibles et des rencontres improbables, celle qui convoque la franche camaraderie et les rencontres merveilleuses – et le voyage – celui des territoires inconnus et découverts, celui de la mer et de ses mille dangers, celui qui en appelle à tous les sens, aussi. Ainsi définie, la piraterie a de quoi séduire, non?

Pour de jeunes lecteurs, la piraterie est une promesse, presque une garantie: on y existe en dehors des lois de l’école, de la famille, de la communauté. On y existe pour vivre pleinement, en toute liberté, dans l’aventure. En ce sens, dans les Aventures de Tom Sawyer, il faut relire le passage extraordinaire où Tom Sawyer et ses deux amis, Huckleberry Finn et Joe Harper, font l’école buissonnière, quittent Saint-Pétersbourg, se prennent pour des pirates et décident de vivre à même la nature sur l’île Jackson. C’est là, dans la piraterie comme ultime figure de liberté, la même que l’on retrouve dans l’imaginaire de Tom Sawyer, que Les Aventures du capitaine Corso puisent toute leur nécessaire magie. C’est cette même piraterie que j’aime: libre et sans contrainte.

L’Envers-de-Monde est un univers vaste et mystérieux, peuplé de mille et une créatures fantastiques et de personnages hauts en couleur: pirates et corsaires, bien sûr, mais aussi sirènes, loups-garous, géants et sorciers. Comment s’est construit ce monde imaginaire que nous retrouvons aujourd’hui dans les aventures du capitaine Corso?

Ce sont les histoires que je racontais à mes enfants lorsqu’ils étaient petits. Ce sont donc, comme Emmanuelle-sans-peur l’écrit dans son carnet, «des histoires racontées “qui sont vraies”», comme toutes les histoires racontées. Les histoires, comme leur mise en récit, existent donc, c’est une certitude. Après, savoir si tout ça a bel et bien un ancrage dans la réalité, c’est autre chose. Évidemment, je pourrais essayer de vous raconter la genèse de tout ça, mais ce serait si incroyable que vous ne me croiriez probablement pas et, comme mes enfants l’ont fait avant vous, vous auriez probablement un millier de questions à me poser. Je me retrouverais alors obligé de vous raconter une nouvelle histoire, qui entraînerait une nouvelle histoire et ainsi de suite. Tout le monde des Aventures du capitaine Corso s’est construit comme ça: dans l’oralité, dans la découverte et la curiosité, à essayer de différencier le vrai du faux, mais aussi en regardant autour de moi, en extrapolant un détail de ma journée, en me remémorant mes lectures, en ressassant des histoires familiales toujours renouvelées et en évoquant de nombreux voyages…

Votre roman est également truffé de références et de clins d’œil à des classiques de la littérature pour la jeunesse comme Tintin ou Merlin l’enchanteur, et à des écrivains phares, de Cervantès à Réjean Ducharme. Est-ce un vieux réflexe de prof de littérature que d’avoir tissé une telle toile référentielle?

La grande littérature reconduit presque toujours la liberté, les aventures et le voyage – on ne s’en sort pas. Du coup, faire des clins d’œil à celle-ci me semblait absolument naturel et, jusqu’à un certain point, nécessaire. J’avais surtout comme objectif de rendre autrement familiers de grands noms de la littérature, tantôt ceux de personnages, tantôt ceux d’écrivains. L’idée était de semer dans l’imaginaire jeunesse des référents qui, je le souhaite, trouveront peut-être plus tard un écho dans leur parcours. En fait, je crois intimement que cette grande culture littéraire, pour rester vivante, doit être relancée autrement. Si on ne se fie qu’à sa légende et à son aura, particulièrement lorsqu’il est question d’initiation à la littérature chez de jeunes lecteurs, il se peut que la magie n’opère pas spontanément. Je crois que le plaisir sera possiblement décuplé lorsque ces jeunes lecteurs ou ces jeunes lectrices, initiés à certains grands noms de la littérature par le détournement que j’en fais dans Les Aventures du capitaine Corso, rencontreront autrement, ailleurs, quelques années plus tard, ces mêmes noms. C’est un jeu de piste, comme toute la littérature. Ça se veut ludique et ça n’interfère d’aucune manière dans la lisibilité du texte. Ça garde aussi la culture vivante. Ça la relance ailleurs, surtout, autrement.


 

Pour de jeunes lecteurs, la piraterie est une promesse, presque une garantie: on y existe en dehors des lois de l’école, de la famille, de la communauté.


 

La narration, assurée par Emmanuelle-sans-peur, fait la part belle à l’oralité. Est-ce votre souhait que les aventures du capitaine Corso soient lues, bien sûr, mais aussi contées à voix haute?

J’ai eu un grand-père conteur, un père conteur, je suis moi-même devenu conteur, à ma manière. Je suis un excellent public. J’adore me faire conter des anecdotes. Et, par-dessus tout, je considère la discussion, le débat, comme un sport de compétition sain et nécessaire. En fait, l’oralité est peut-être quelque chose comme le socle de notre culture nationale. C’est encore elle qui subsiste le soir, autour d’un feu de camp, en pleine forêt. Une parole franche, colorée et libre. Vivante. C’est elle qui nous garde réunis, c’est elle qui nous fait rire ou pleurer. J’ai voulu transposer cette oralité dans Les Aventures du capitaine Corso pour témoigner de ce nécessaire recours à la parole, pour nous rappeler le plaisir qu’on peut avoir à se raconter et à se dire ensemble. Sincèrement, je crois que les parents qui voudront se lancer dans la lecture à voix haute du roman avec leur enfant pourront aisément le faire. Les traces de l’oralité sont là, bien visibles, et forcent l’interaction, développent l’imagination des jeunes lecteurs. Mais mon souhait, en faisant ainsi la part belle à l’oralité, c’était surtout de mettre en scène une parole autrement porteuse, autrement puissante, autrement agissante. Une parole, justement, plus facilement saisissable et entièrement complémentaire à la littérature.


Livre publié dans la collection « Boréal Junior ».