Notre entretien
avec l’auteur
Vous découvrez en 2020, dans une chronique du Devoir, l’histoire d’un couple de touristes afro-américains qui se sont vu interdire, en 1945, l’accès à la salle à manger du Château Frontenac alors qu’ils logeaient à l’hôtel. Vous vous lancez ensuite dans une passionnante enquête pour découvrir toute la vérité autour de cet incident. Pourquoi avoir consacré tant de temps et d’énergie à ce fait divers qui s’est produit l’année même où eurent lieu des événements historiques – la confirmation de la Shoah, la bombe atomique sur Hiroshima et Nagasaki, le déclenchement de la guerre froide – en apparence autrement plus importants?
Les faits divers sont souvent de puissants révélateurs de la réalité d’une époque. Dans le cas qui nous occupe, le chroniqueur du Devoir à l’origine du texte auquel vous faites allusion traitait d’un incident qui s’est effectivement produit, mais l’interprétation qu’il en donnait me semblait problématique. Il invoquait l’expulsion d’un couple d’Afro-Américains de la salle à manger du Château Frontenac pour montrer qu’en matière de passé raciste, le Québec n’avait pas à regarder les Américains de haut. Dans une belle formule, il écrivait que ce n’est pas parce que l’on retourne un gant sale qu’on a soudainement les mains propres. Or, le hasard a voulu que des mois après avoir lu cette chronique, je découvre qu’un article paru en 1948 dans un magazine américain invoquait le même incident pour montrer exactement le contraire, à savoir que les Canadiens français, «sont entièrement dénués de préjugés raciaux». La chose m’a intrigué et j’ai commencé à m’intéresser à cette histoire à temps perdu.
Si la recherche s’est poursuivie jusqu’à devenir une quasi-obsession, c’est que je me suis découvert une véritable passion pour la vie de George Dows Cannon, le héros de cette histoire. J’ai passé des mois à rechercher son autobiographie perdue, des années à fouiller journaux et archives, pour tout connaître de cet homme qui fut l’une des principales figures new-yorkaises du mouvement des droits civiques. Ce qui s’est produit à Québec en 1945 tient largement à son incroyable résilience devant l’adversité. Et je dois admettre que j’ai eu des frissons quand j’ai lu, dans son autobiographie, qu’il avait lui-même compris la dynamique sociolinguistique en place au Château, puisqu’il écrit, au sujet de la solidarité que lui avaient réservée les habitants francophones de Québec à la suite de l’incident, que «l’hôtel était anglais, tout le reste était français».
En notre ère où règne Internet, nous avons l’impression que seuls quelques clics nous séparent de toute l’information jamais accumulée par l’humanité. Pourquoi alors vous a-t-il été si difficile d’avoir accès à certains fonds d’archives, y compris des archives publiques, ou à certains documents? Quelles résistances avez-vous rencontrées? D’où venaient-elles?
D’abord, les fleurs. Permettez que je rende un hommage bien senti aux innombrables archivistes, tant au Québec qu’aux États-Unis, qui m’ont aidé dans mes recherches. Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) offre gratuitement l’un des meilleurs sites de recherche archivistique qu’il m’ait été donné d’utiliser pour la consultation de journaux (patrimoine numérisé). J’ai trouvé une bonne partie des articles au sujet de l’affaire Cannon par cet intermédiaire.
Je réserve le pot à Bibliothèque et Archives Canada (BAC), à Ottawa. Pendant mes recherches, j’ai en effet découvert qu’à sa dissolution, le bureau d’avocats Gravel, Thomson & Gravel, qui représentait le Château Frontenac dans l’affaire Cannon, y avait déposé l’ensemble de ses archives. Elles contiennent quatre dossiers, comportant 657 pages, portant uniquement sur cette affaire. En l’apprenant, j’étais aux anges, mais la joie fut de courte durée. BAC n’a pas voulu ouvrir les dossiers sans l’autorisation du client de l’époque, afin de respecter la protection juridique des communications privilégiées entre un avocat et son client. L’actuel directeur du Château Frontenac, et c’est tout à son honneur, m’a donné accès sans hésiter à l’entièreté de ces documents mais, par excès de zèle, BAC a aussi demandé l’autorisation au Canadian Pacific Railway (CPR) de Calgary qui, à l’époque, était propriétaire du Château Frontenac. Le CPR n’a autorisé l’ouverture que de 13% des documents. Qui sait ce que l’on cherche à cacher, près de 80 ans après les faits… Ce qui est le plus effarant, c’est que le CPR d’aujourd’hui ne possède pas les droits liés à la protection juridique des communications privilégiées dans cette affaire. Des courriels internes à BAC, que j’ai obtenus grâce à une demande d’accès à l’information, prouvent que BAC a été informé en 2023 par l’actuelle conseillère juridique du CPR que cette compagnie ne possède plus les droits liés au Château depuis au moins 2001. L’entêtement de BAC à ne pas ouvrir ces archives est une honte qui devrait intéresser toutes les associations d’historiens au pays.
Si la recherche s’est poursuivie jusqu’à devenir une quasi-obsession, c’est que je me suis découvert une véritable passion pour la vie de George Dows Cannon, le héros de cette histoire.
Vous plaidez pour une pratique de l’histoire, c’est-à-dire une reconstitution du passé, qui ne serait pas faussée par les considérations politiques et idéologiques du présent. Une telle chose est-elle même possible, surtout quand on aborde un sujet aussi «sensible» que la discrimination raciale?
La question que vous me posez est intéressante, puisqu’elle suggère qu’il y aurait des sujets (vous les dites sensibles) pour lesquels il serait en quelque sorte légitime de ne pas adhérer à une méthode historiographique rigoureuse.
Hannah Arendt expliquait que la liberté d’opinion «est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat». On peut reprendre cette formule pour l’ensemble des sciences sociales: le problème n’est pas de mener une recherche en fonction de motivations militantes, mais d’imaginer que, lorsque la cause est belle, on peut faire flèche de tout bois. Je pense que c’est exactement le contraire qui est vrai: plus la cause est noble, plus le chercheur a intérêt à être rigoureux. Comme Gitta Sereny l’a écrit au sujet des libertés prises par Max Gallo, plume de Martin Gray, pour Au nom de tous les miens, «chaque falsification, chaque erreur, chaque travail de réécriture apporte un avantage aux néonazis».
La discipline historique s’est construite très précisément contre l’utilisation du passé à des fins d’édification (par exemple, nationale). Est-ce un progrès que d’utiliser des méthodes analogues pour porter dorénavant sur lui un regard inquisiteur? L’article qui a été le point de départ de ma quête n’est certes pas un article savant, mais admettons qu’il est extraordinaire d’invoquer comme une preuve que le Québec a un passé raciste un événement qui démontre très exactement le contraire. Dans cette affaire, les habitants francophones de la ville de Québec n’avaient pas «les mains sales»; bien au contraire, elles étaient reluisantes de propreté.
Nous vivons à une époque où prolifèrent les mensonges motivés circulant à la vitesse de la lumière. Ceux qui, parmi nous, font métier de leur savoir ont l’obligation, me semble-t-il, d’être encore plus rigoureux de manière à rétablir le lien de confiance en nos institutions.