Yves GingrasL’Impossible Dialogue

La plus vieux conflit du monde, retracé et expliqué.

Extrait de lœuvre

Introduction

Cet essai est né d’une interrogation: comment expliquer le retour en force, depuis les années 1980-1990, de la question des relations entre science et religion et des appels au «dialogue» entre ces deux domaines pourtant si éloignés par leurs objets et leurs méthodes? Jusqu’à récemment, en effet, l’idée qu’il faut, comme le disait déjà le frère Marie-Victorin au milieu des années 1920, «laisser la science et la religion s’en aller par des chemins parallèles, vers leurs buts propres», et ne pas s’empêtrer dans des tentatives concordistes qui cherchent à tout prix «l’harmonie» entre les découvertes scientifiques et les croyances religieuses, faisait plutôt consensus dans le monde scientifique.

Étudiant en physique au cours des années 1970, je ne me souviens pas que de telles discussions aient occupé les pauses-café des professeurs et des étudiants, encore moins le débat public ou le monde de l’édition. Même au cours des années 1980, alors que j’étudiais l’histoire et la sociologie des sciences, cela était encore rare et limité aux adeptes de la contre-culture et du «nouvel âge». La question se pose donc: comment expliquer ce nouvel intérêt pour un «dialogue entre science et religion»?

Comme on le verra au chapitre 5, le retour de ces questions dans le champ intellectuel trouve une de ses sources en novembre 1979 dans la décision du pape Jean-Paul II de revoir le procès de Galilée, symbole par excellence, dans l’imaginaire populaire et savant, de l’opposition entre pensée scientifique et croyances religieuses. La simple mention de la condamnation de Galilée par le Saint-Office en juin 1633 suffit pour rappeler que les rapports entre science et religion sont anciens et ont connu, pour des raisons variées, des épisodes plus ou moins orageux à diverses périodes de l’histoire. Si la décision prise en 1979 au plus haut niveau de la hiérarchie catholique a pu jouer le rôle de déclencheur, elle ne suffit toutefois pas à expliquer complètement la multiplication depuis les années 1980 des ouvrages qui combinent de façons diverses les mots science, religion et Dieu. La montée en puissance au cours des années 1960 et 1970 d’un courant de pensée syncrétique associé à la «contre-culture» et au «nouvel âge» cherchant à associer des traditions philosophiques et religieuses anciennes aux «mystères» de la physique quantique, théorie considérée comme défiant la logique et le «bon sens», a créé un terrain fertile sur lequel ont pu fleurir de nombreux ouvrages de vulgarisation prétendant que la science «la plus avancée» venait confirmer les intuitions des traditions spirituelles «les plus anciennes». Depuis la parution de l’ouvrage phare de ce courant, Le Tao de la physique du physicien Fritjof Capra, en 1975, les éditeurs ont flairé la bonne affaire et multiplié les publications aux titres accrocheurs. On ne compte plus ceux qui mettent en relation Dieu et la science.


 

Si la décision prise en 1979 au plus haut niveau de la hiérarchie catholique a pu jouer le rôle de déclencheur, elle ne suffit toutefois pas à expliquer complètement la multiplication depuis les années 1980 des ouvrages qui combinent de façons diverses les mots science, religion et Dieu.


 

Que ces associations, le plus souvent superficielles, soient le résultat de croyances sincères ou d’un cynisme exploitant un marché lucratif importe peu. Ce qu’il s’agit ici d’analyser, comme on le verra au chapitre 6, c’est la façon dont certaines découvertes scientifiques en viennent à être utilisées pour justifier des positions religieuses ou théologiques qui n’ont rien à voir avec les sciences mais qui usent de leur prestige pour suggérer aux lecteurs les plus imprégnés de religion que la science moderne est en fait compatible avec leurs croyances. Par ailleurs, confrontés à la montée des sectes religieuses fondamentalistes, critiques des recherches scientifiques qui remettent en question leurs croyances profondes, plusieurs scientifiques et leurs organisations appuient (pour se montrer conciliants) ces rapprochements douteux qui suggèrent que les croyants n’ont plus à se méfier des sciences modernes, lesquelles, loin de mener à l’athéisme comme on le pensait souvent, pointeraient plutôt en direction d’une nature créée par un être supérieur.

Un autre élément important dans la croissance exponentielle des ouvrages consacrés aux rapports entre science et religion depuis une trentaine d’années est l’action de John Templeton (1912-2008) et de sa Fondation. Comme on le verra aux chapitres 5 et 6, cette fondation, dotée d’un capital de plus d’un milliard, distribue chaque année des dizaines de millions aux chercheurs qui veulent étudier les liens entre science, religion et spiritualité. À compter du milieu des années 1990, le prix Templeton sera d’ailleurs fréquemment attribué à des astrophysiciens qui proposent – directement ou indirectement – des interprétations religieuses ou spiritualistes de la physique moderne. La Fondation Templeton a également joué un rôle majeur pour imposer en histoire des sciences le thème du «dialogue» entre science et religion. Car si la foi déplace des montagnes, l’argent le fait plus facilement. On verra aussi au chapitre 6 que ces supposés dialogues ne sont en fait qu’une reformulation moderne des vieux thèmes de la théologie naturelle, dont les arguments n’ont pas vraiment varié depuis la fin du XVIIe siècle.


 

Les notes de bas de page ont été retirées pour alléger le texte. Elles se retrouvent toutes dans la version officielle du livre.