Thierry LagetTerminus

Ce soir-là tout se terminera.

Notre entretien
avec lauteur

Votre roman nous raconte la fin des temps. Cela se passe beaucoup plus doucement qu’on l’aurait imaginé, presque sans heurts, en fait. Qu’est-ce qui vous laisse croire que le monde s’éteindra ainsi dans un murmure et non dans un cataclysme?

Terminus est un compte à rebours: le récit de la dernière journée du monde, vue à travers le regard de Monsieur Dimanche, gardien de nuit d’un hôtel de bord de mer. L’établissement est désert, les clients et les employés sont partis… sauf un vieux romancier mégalomane. Il a donné rendez-vous à une femme qu’il a aimée jadis. En attendant son arrivée, il écrit ou bavarde avec Monsieur Dimanche.

Celui-ci, de son côté, espère également pouvoir dire un ultime adieu à celle qui a marqué sa vie, et qui, croit-il, l’a trahi. Il est à l’image de cette foule qui, loin d’être gagnée par la panique, hésitant entre l’excitation et la résignation, s’est rassemblée sur la plage, comme pour assister à un feu d’artifice. À la télévision, les journalistes rendent compte de la catastrophe comme si c’était un simple événement politique ou sportif.

On imagine souvent la fin du monde comme un déchaînement de violence: pillages, chaos, barbarie. Je crois plutôt que l’humanité, fidèle à son goût pour le spectacle, la regardera affalée sur un canapé, un bol de pop-corn à la main.

La réalité est déjà bien assez angoissante; inutile qu’un roman en rajoute. J’ai voulu écrire un conte, avec l’espoir qu’une bonne fée surgira au dernier instant pour en modifier la fin et sauver la planète. Terminus est donc aussi un conte à rebours.

 

La mémoire, perdue et retrouvée, est au cœur de votre récit. Pourquoi lui accorder tant de place, si c’est pour évoquer le naufrage final?

Après de longues années dans le coma, Monsieur Dimanche s’est réveillé presque amnésique, dans un monde qu’il ne reconnaissait pas. Pour tâcher de recouvrer la mémoire, il a vécu un an dans un phare battu par les tempêtes. Il s’est rappelé avoir fui le Québec après la crise d’Octobre, s’être réfugié en France. Mais que lui est-il vraiment arrivé? Que s’est-il passé entre-temps dans ce monde qui lui échappe? Et, surtout, aura-t-il assez de vingt-quatre heures pour en percer tous les mystères?

Parfois, ce sont les autres qui conservent notre mémoire. Pour mener son enquête, il faudra à Monsieur Dimanche l’aide de deux papes, de plusieurs infirmières, du Conseil de sécurité de l’ONU, d’une jeune fille qui adore les pâtisseries, d’un électricien qui aime la pêche et les maquettes de bateau, d’un notaire collectionneur de coupures de presse, d’un chien, d’oiseaux de mer et d’innombrables acolytes qui n’auront pas toujours été conscients du rôle qu’ils jouaient dans cette histoire…

Il n’est d’ailleurs pas sûr que ces renforts suffisent, car il faut aussi dresser l’inventaire de tout ce qui mériterait de survivre, de tout ce qui est digne de rester dans la mémoire, et cela prend du temps. Le romancier mégalomane se charge de la besogne. Car la fin du monde, c’est aussi une image que nous avons créée pour désigner la fin de la littérature.


 

J’ai voulu écrire un conte, avec l’espoir qu’une bonne fée surgira au dernier instant pour en modifier la fin et sauver la planète.


 

Vous vous êtes installé au Québec il y a déjà quelques années. Jusque-là, vous aviez mené votre carrière d’écrivain en France. Vous avez parsemé votre texte d’allusions à ces deux espaces géographiques, si différents l’un de l’autre. En quoi le fait de vivre maintenant au Québec colore-t-il votre œuvre?

Depuis que je vis au Québec, j’ai ajouté à mon panthéon, jusque-là très européen, les noms d’Émile Nelligan et de Gaétan Soucy, de Clarence Gagnon et de Guido Nincheri, de Yannick Nézet-Séguin et d’Angèle Dubeau, et j’ai eu la révélation de l’art inuit. Voilà comment l’on peut s’enrichir à coup sûr: grâce à la culture.

Le plus important, peut-être – et c’est pourquoi ce livre est malgré tout optimiste –, c’est que j’ai découvert ici un monde où je n’étais nostalgique de rien. À Paris ou à Florence, je me rappelle que, là où il y a maintenant une onglerie, c’était autrefois une librairie, et que le petit café que je fréquentais lorsque j’étais étudiant a été transformé en baraque à frites. Rien de tel à Montréal: pour moi, tout est nouveau, tout est jeune, aucun regret ne vient parasiter mon regard, et j’ai l’impression moi aussi d’avoir droit à une nouvelle vie. D’ailleurs, la manière dont la ville se métamorphose perpétuellement, au fil des saisons et des travaux, est une invitation à se renouveler soi-même.

Aussi Monsieur Dimanche ne se risque-t-il guère à être nostalgique. Il n’a plus que de maigres souvenirs de son pays d’origine, le nom de quelques avenues, de vieux bâtiments, et il sait qu’il ne les reverra jamais. C’est avec ce regard vierge qu’il s’apprête à vivre la catastrophe. Peut-être cette candeur pourrait-elle nous sauver. Moi, en tout cas, elle m’enchante.


Livre publié dans la collection «Liberté grande».