Scott ThornleyÀ feu nourri

Une cinquième enquête brûlante menée par l’inspecteur MacNeice.

Extrait de l’œuvre

Chapitre 22

Le soleil fit son apparition à 6 h 21. MacNeice le sut avec précision parce qu’il guettait l’horizon. À l’est, le ciel passa de l’ambre à la pêche et, enfin, audacieusement, à l’orange flamboyant. Avant cet instant, sur la route de Lincoln, l’inspecteur n’avait discerné que des silhouettes : les maisons, les cheminées et les granges à quatre versants, les tracteurs dans les champs dont les essieux étaient enveloppés de brume, les arbres le long du chemin, les figures découpées des oiseaux énergiques qui parcouraient le ciel vert nocturne. À l’approche de véhicules garés sur le bas-côté, le monde retrouva soudain sa troisième dimension.

MacNeice baissa les vitres et s’arrêta derrière une voiture de patrouille. De l’autre côté de la route se trouvait un camion de pompiers du Service d’incendie de Vineland dont le moteur tournait au ralenti, ses feux d’urgence bégayant nerveusement. Au-delà, dans un halo de lumière artificielle d’une clarté choquante, un groupe de personnes contemplait un tas de bois fumant.

MacNeice descendit de la Chevrolet et souleva Jack, puis le déposa à terre. Il dirigea le regard vers le soleil.

— Tout un spectacle, n’est-ce pas, Jack? Pas étonnant que nos ancêtres – les miens, et peut-être les tiens – croyaient y reconnaître le souffle divin.

En entendant son nom, le chien leva brièvement les yeux avant de pisser contre le pneu de la Chevrolet. Le moment culminant approchait à grands pas; la nature retenait son souffle en attendant que la boule orange se libère à l’horizon. En comparaison de cette scène, le dispositif d’éclairage du Service d’incendie de Vineland semblait bon marché et de piètre qualité.

Au signal, un coq chanta, un âne poussa un braiment et, quelques secondes plus tard, l’aboiement d’un chien se répercuta le long de la route. Pour toute réaction, Jack fronça la truffe et dressa l’oreille.

— Ce n’est pas ce qu’on appellerait un retour en douceur, Mac, dit Aziz qui se frayait un chemin à travers les grosses mottes de racines retournées.

Surprise de voir Jack, elle lui adressa un sourire et lui gratta la tête en guise de bienvenue.

— Faites-moi un petit topo, demanda MacNeice.

— Bien sûr, l’odeur de barbecue en dit long : un cadavre d’homme gravement brûlé, mais pas entièrement.

Elle désigna un chêne dont la moitié de la frondaison était tombée sur ce qui ressemblait à un feu de joie partiellement brûlé. L’autre moitié avait basculé du côté de l’escarpement, soulevant l’ancien système racinaire enfoui dans une énorme motte de terre.

— La foudre a frappé le chêne. Le côté gauche était en feu lorsqu’il s’est abattu sur cette pile de vieux arbres fruitiers, puis l’ensemble s’est embrasé… même dans la tempête.

— Où était le corps avant que l’incendie se déclare?

— Sous le côté droit de la pile, face vers le haut; atteint de deux projectiles au visage.

— Qu’est-ce qui pointait vers le bord? La tête ou les pieds?

— Ses chaussures, en fait. Des pompes de luxe.

— Le corps était-il incliné dans un sens ou dans l’autre, ou perpendiculaire au bord?

— Pas incliné, plus ou moins à quatre-vingt-dix degrés. Où voulez-vous en venir, Mac?

— Je ne sais pas. Je pense juste qu’il est logique de considérer… si on avait l’intention de tuer quelqu’un et de le laisser ici… pourquoi ici, pourquoi comme ça?

— Un rituel ou un symbole?

— Un acte de clémence.

MacNeice remit Jack dans la voiture et l’aida à s’installer.

— Reste ici, mon vieux. Ce ne sera pas long.

Lorsqu’il revint vers Aziz, elle portait sur lui un regard bienveillant.

Autour d’eux, les pompiers s’affairaient à démonter le dispositif d’éclairage et à enrouler les tuyaux.

— Il n’y avait pas autre chose? demanda MacNeice.

— Oui, des restes humains enchevêtrés dans les racines du chêne, et un objet métallique qui ressemble à un croissant de lune incrusté dans une racine.

— Allons voir cela et donnons à ces gens le temps de tout ranger.

Ils enjambèrent ou contournèrent les branches calcinées du chêne. Les feuilles noircies se désintégraient sous leurs pieds. Arrivé à la fourche du tronc, MacNeice fut stupéfait.

— Cet arbre était gigantesque… deux mètres de diamètre ou plus? Ce trou descend à environ trois mètres… Une perte incalculable.

— Le chef d’équipe du Service d’incendie a dit que tout le monde à Vineland connaît cet arbre. Les gens viennent ici pour leurs photos de mariage. Apparemment, il est paysagiste à ses heures. Il dit que c’est un chêne blanc, vieux de plus de trois cents ans.

— Un arbre magnifique que le ciel a fendu en son milieu…, murmura du bout des lèvres MacNeice en se laissant aller à un rare lyrisme.

Il posa un instant sa paume sur l’intérieur du tronc, sans doute la première fois que le cœur de ce chêne sentait un contact humain.

— Il s’est incliné devant la majesté du panorama…, ajouta-t-il en un demi-souffle.


Livre publié dans la collection « Boréal Noir ».
Traduit de l’anglais (Canada) par Éric Fontaine.