Notre entretien
avec l’autrice
Votre roman raconte l’histoire de plusieurs familles, embrasse cinq générations et se déroule sur trois continents. Il s’ouvre avec un accouchement et se termine, trois quarts de siècle plus tard, avec un autre accouchement, fort différent du premier. Faut-il y voir la revendication d’un point de vue féminin, sinon féministe, dans votre façon de raconter cette histoire?
Dès le début de ce projet, je savais que le roman commencerait et se terminerait par un accouchement. C’était pour moi une manière de boucler la boucle, de souligner le passage du temps et l’évolution de la société – notamment par le contraste entre les deux accouchements. Je n’ai jamais eu l’intention d’écrire un roman avec un point de vue féminin, ni féministe, plusieurs de mes personnages sont d’ailleurs des garçons ou des hommes. Mais rétrospectivement, je reconnais que le point de vue féminin y est prédominant.
Quand je me suis attaquée à cette histoire, je voulais explorer la manière dont l’exil nous transforme, la façon dont la société au sein de laquelle le hasard nous a fait atterrir sculpte nos idées, nos valeurs, notre cheminement de vie. Que serions-nous devenus si nos parents avaient choisi un autre continent, un autre pays? Ou si nous n’étions pas partis? Et que reste-t-il, au bout de toutes ces pérégrinations, de notre identité d’origine?
Mais plus j’avançais dans l’écriture du roman, plus je me rendais compte qu’il y était aussi beaucoup question de transmission – ce que nos parents nous ont légué, ce que nous léguons à nos enfants et ce qu’ils légueront à leur tour à leurs propres enfants.
Parce qu’elles donnent la vie, les femmes jouent un rôle crucial, organique, dans ce passage de ballon entre les générations. Peut-être est-ce pour cela que, sans que je l’aie vraiment cherché, leur présence s’est imposée avec une telle force.
Il est à la fois séduisant et déroutant, pour une lectrice ou un lecteur québécois, de retrouver, mêlés à la grande histoire du monde – l’antisémitisme de l’après-guerre en Europe de l’Est, la guerre des Six Jours, l’élection d’un pape polonais – des événements si étroitement rattachés à notre histoire locale – les manifestations pour l’école française, la crise d’Octobre, le référendum de 1995, etc. Pour l’une des familles que vous suivez dans le roman, dans quelle mesure le fait de vivre au Québec a-t-il été un moyen de se mettre à l’abri des grands conflits qui déchiraient le monde?
Comme beaucoup de familles qui ont été chassées ou qui ont dû fuir leur pays d’origine, les Gutkowski n’ont pas vraiment choisi de venir vivre au Canada, pas plus qu’ils n’ont choisi de s’établir au Québec. Cette possibilité s’est présentée à eux et ils l’ont saisie, surtout pour des raisons pratiques. Ils devaient s’établir quelque part et ont été accueillis à bras ouverts au Québec. Il y avait aussi la question de la langue: ils avaient vécu un an en France et se débrouillaient déjà en français.
Ce qui a aussi fait pencher la balance en faveur du Canada, c’est leur vision un peu naïve d’un «nouveau monde», un territoire qui échappe aux guerres qui ravageaient le Vieux Continent et à leurs séquelles. Ils nourrissaient l’image romantique d’un Canada qui «sent la résine», selon un roman polonais des années 1930.
En quittant la Pologne, ils savaient par contre où ils ne voulaient pas s’établir: en Israël, destination vers laquelle les poussait le régime communiste polonais au moment de les mettre à la porte. Ils ne voulaient pas élever leurs enfants dans un pays menacé par des guerres et des conflits incessants.
À leurs yeux, le Canada présentait plusieurs avantages, dont celui d’être un pays tranquille où ils pourraient vivre en sécurité. Une sorte de page blanche où ils pourraient écrire la suite de leur histoire. Les événements d’octobre 1970 ont brutalement ébranlé cette perception: finalement, leur nouveau pays n’était pas à l’abri des convulsions qui secouaient à l’époque le reste de la planète.
Que serions-nous devenus si nos parents avaient choisi un autre continent, un autre pays? Ou si nous n’étions pas partis? Et que reste-t-il, au bout de toutes ces pérégrinations, de notre identité d’origine?
Nous suivons une vingtaine de personnages au cours des 500 pages ou presque que compte votre roman. Et une fois la dernière page tournée, il nous semble qu’aucun des destins qui s’y déploient n’était prévisible. Comment arrive-t-on, quand on est romancière, à rendre l’imprévisibilité du destin sans perdre la cohérence de chacun des parcours de ses personnages?
Ça me fait bien plaisir que ces destins vous aient surpris! Je dois dire que j’ai été souvent étonnée, moi aussi, pendant l’écriture du roman. Au moment de me lancer dans cette aventure, je n’avais pas de plan très précis. Tout ce que je savais, c’est que je suivrais quatre familles de Juifs polonais dont la vie a été chamboulée par les événements de mars 1968 – ceux-là mêmes qui avaient poussé ma propre famille à quitter la Pologne. Je savais dès le début que l’une de ces familles resterait en Pologne, tandis que les trois autres s’éparpilleraient entre Israël, les États-Unis et le Québec.
J’avais donc un canevas, une trame grossière, et le reste est venu se tisser par-dessus, une épaisseur à la fois. Par moment, j’avais moi-même hâte de voir comment mes personnages allaient évoluer. C’est peut-être cliché de dire que les personnages peuvent prendre possession du processus d’écriture et souffler leur évolution à l’oreille de celui ou celle qui écrit, mais dans le cas de ce roman, ça s’est passé exactement comme ça. Je marche beaucoup pendant mes périodes d’écriture intense, et parfois, au bout de cinq ou huit kilomètres, il m’est arrivé d’avoir des illuminations quant au sort de mes personnages. Tiens, un tel va se marier, ou une telle vivra une grande déception, tel autre sera blessé à la guerre… Les revirements de situation s’imposaient comme des évidences. Mon travail consistait alors à comprendre comment chacun d’eux était susceptible de réagir aux circonstances de la vie, en fonction de son bagage et de son caractère propre. Disons que j’ai négocié avec mes personnages pour arriver à leur donner une cohérence à travers les aléas de la vie.