Dans ce récit personnel, très certainement le premier écrit par une femme autochtone au Canada, nous découvrons avec ravissement la vie d’Anahareo, qui fut la femme de Grey Owl, le célèbre «fautochtone», mais surtout l’une des premières militantes pour la défense de la faune et de la flore.
Extrait de l’œuvre
Quand j’émergeai du sommeil, vers midi, Archie avait déjà fait l’aller-retour jusqu’à Doucet, une vingtaine de kilomètres au total. Il avait engagé un homme de là-bas pour m’emmener en attelage de chiens jusqu’à son campement. Le conducteur passerait me prendre très tôt le lendemain. Après le repas du midi, Archie me remit des mitaines et des mocassins en peau ainsi que de grosses chaussettes de laine, des caleçons longs et une paire de raquettes ornées de pompons rouges et verts. Une vraie splendeur! Le lendemain, je le trouvai absolument hors de lui. Au milieu de la matinée, l’homme qu’il avait engagé n’était toujours pas arrivé avec son attelage.
— Marchons! lança-t-il finalement. Sans nous presser!
— Très bien. Allons-y…
Comme cela faisait plusieurs heures que nous attendions l’attelage, nos bagages étaient prêts. Il nous a suffi d’enfiler nos raquettes pour nous mettre en route.
— Au revoir, madame Henri!… On se revoit dans une semaine!
M’engageant derrière le traîneau surchargé tiré par Archie, j’adressai un dernier signe de la main à notre hôtesse. En ce début de périple, par cette matinée de givre étincelant, j’étais joyeuse, enthousiaste… et complètement inconsciente!
— C’est loin? demandai-je à Archie.
— Pas tellement.
Pour lui, la discussion était close. À partir de cet instant, il n’accueillit plus mes questions et remarques que d’un vague grognement. En dépit de son mutisme, ou peut-être à cause de lui, je continuais allègrement de pérorer. Soudainement, il se retourna.
— Vous feriez mieux d’économiser vos forces pour la marche, me lança-t-il.
Autrement dit: Tais-toi…
Au fil de notre progression, il m’apparut de plus en plus clairement que cette expédition ne serait pas aussi amusante que je l’avais escompté. J’arrêtai de parler, mais n’économisai pas mes forces pour autant: je les consumai tout entières ou presque en fureur et finis par le regretter amèrement. Au bout de cinq heures de raquette, je me traînais misérablement dans la neige, complètement exténuée. Pour autant, mon compagnon de voyage ne m’adressait toujours pas la parole, surtout pas pour m’encourager. Compagnon de voyage? À ce moment-là, c’est en des termes beaucoup moins flatteurs que je pensais à Archie… En réalité, je commençais à comprendre que j’avais été sotte de le suivre. Qui était le vrai Archie? L’homme que j’aimais bien, en qui j’avais confiance? Ou cette espèce de… de sadique? Qu’allait-il advenir de moi? Des pensées horribles m’assaillaient. Je me montai la tête jusqu’à me faire peur.
Enfin, le traîneau cessa de gémir sur la neige gelée. L’homme et moi nous sommes arrêtés.
— Voilà! s’exclama-t-il. Nous sommes à mi-chemin…
À mi-chemin? Cela faisait au moins dix kilomètres que je scrutais désespérément l’horizon pour y repérer le chalet. L’homme se dégagea des sangles du traîneau et alla chercher un sac à dos dans sa cargaison.
— On mange, décréta-t-il.
Puis, il enleva la neige d’un arbre tombé sur le sol pour nous en faire un banc.
— Venez vous asseoir. S’installant près de moi, il sépara quelques tranches d’un bloc compact de banique gelée et m’en tendit une. Un vrai glaçon!
— Y a-t-il de la neige sur votre banique? s’enquit-il en me passant le sucre.
— Non. Pas de neige sur ma banique.
— Mettez-en un peu, alors.
— Pour quoi faire? répliquai-je avec une indifférence qui n’était même pas feinte.
— Elle empêchera le sucre de glisser.
Magnifique! Un sandwich à la neige et au sucre…
Livre publié dans la collection «L’Œil américain».
Traduit de l’anglais (Canada) par Catherine Ego.
Postface d’Élise Couture-Grondin.