Jean-Philippe MartelChez les Sublimés

Les idéaux insatisfaits d’une génération à la recherche de vérité.

Notre entretien
avec Jean-Philippe Martel

Vos personnages, d’une manière ou d’une autre, subissent les affres de la désillusion. Les ambitions qu’ils ont couvées ne correspondent pas à la réalité qu’ils vivent aujourd’hui. Dans une ère marquée par le rendement et la productivité, est-il encore possible de rêver ?

J’espère que oui. Mais un des problèmes que met en œuvre le roman, c’est que même les rêves des personnages sont transformés par la pression marchande qui pèse sur eux. On peut donc se demander dans quelle mesure ils leur appartiennent et les définissent, dans quelle mesure ce sont de « vrais rêves ».

Assailli par des visions de la vie de ses ancêtres, le personnage d’Emmanuel porte en lui un lourd fardeau, que nous traînons tous à divers degrés. Est-on conditionné par les histoires qui nous précèdent ou est-il envisageable de s’en affranchir ?

Quand Emmanuel se penche sur son passé, il le fait de manière un peu égoïste, en se demandant ce qui reste des gens qui l’ont précédé, et on comprend qu’il est inquiet de ce qu’il va lui-même laisser derrière lui. Mais sa vie est aussi conditionnée par ce qu’il découvre en cours de route : les choix que ses ancêtres ont faits et qui l’enserrent dans telle ou telle situation ; les crises qu’ils ont traversées et qui ont fixé des limites à la personne qu’il aurait voulu être…  Mais il y a une autre chose qui me fascine à propos du poids de l’histoire, et c’est que certains traumatismes induisent des réactions de stress, par exemple, chez des individus des générations suivantes. Autrement dit, la souffrance laisse en nous des traces héréditaires ; elle s’inscrit dans nos gènes. Dans ce sens-là, je pense que oui, on est conditionnés par les histoires qui nous précèdent, mais j’ai aussi l’impression que, s’il y a un moyen de s’en affranchir, c’est justement en produisant un autre type d’histoire.


Parmi les transformations espérées à l’époque de la jeunesse des protagonistes, il y avait l’établissement d’une sincérité dans les relations où chacun pourrait évoluer dans le respect de ses convictions. Qu’est-ce qui a échoué ?

Je ne sais pas ce qui a échoué. Quelquefois, je pense que c’était tout simplement fait pour échouer : depuis quand les gens sont-ils réellement sincères ? Depuis quand se permet-on d’évoluer dans le respect des convictions de chacun et chacune ? En ce qui concerne les personnages du livre, en tout cas, ils y ont cru ; ils se sont même dotés de modèles d’authenticité qu’ils considéraient comme réussis, viables – comme Kurt Cobain ou certains héros de films –, mais la plupart de ces modèles ont fini par se suicider ou par se fondre ironiquement au monde qui les opprimait. Collectivement, je trouve ces destins assez éloquents.


 

Mais il y a une autre chose qui me fascine à propos du poids de l’histoire, et c’est que certains traumatismes induisent des réactions de stress, par exemple, chez des individus des générations suivantes. 

Extrait de l’entretien


 

L’art a-t-il le pouvoir d’engendrer des révolutions, tant personnelles que collectives ?

C’est difficile à dire. D’une part, on a l’impression que si l’art devait engendrer des révolutions, le monde irait bien mieux. D’autre part, on peut imaginer un monde où il n’y aurait jamais eu d’art, et se dire que la situation serait sans doute pire qu’elle l’est actuellement. Miser sur l’art est donc un pari risqué, mais, sinon, sur quoi d’autre parier ?


Le personnage de Thomas parle des « destins des êtres que nous sommes devenus, le plus souvent malgré nous ». Existerait-il une une façon qui leur aurait permis de rejouer les dés ?

Je ne crois pas, non. Les dés étaient pipés dès le début, et le plus triste, c’est que non seulement les Sublimés n’ont jamais vraiment eu de prise sur leur destin, mais que même leur manque de pouvoir leur est reproché. À la fin, il ne leur reste qu’une façon de s’en sortir – la même qui nous est présentée à nous –, « s’adapter » aux pressions que le monde marchand exerce sur eux, c’est-à-dire embrasser ce qui les broie. Cela dit, leur histoire donne aussi forme à un livre qui est plus qu’un simple témoignage de leur échec ou de leur désillusion. Et ça, c’est une manière de rejouer les dés.


 

Les gens disparaissent, c’est la fièvre, ils reviennent, c’est encore la fièvre, et dans leurs yeux je reconnais tout ce qui m’est advenu dans mes autres vies. 

Extrait du livre