Pierre-Marc AsselinReliques profanes

Quatorze nouvelles éclectiques peuplées d’êtres en quête de sens dans un monde sans repères.

Notre entretien
avec Pierre-Marc Asselin

Dans votre livre, les religions traditionnelles côtoient les religions nouvelles-âgeuses et les croyances de pacotille sans qu’aucune paraisse plus convaincante qu’une autre. La transcendance est-elle encore possible dans le monde éminemment matériel et virtuel dans lequel nous vivons? Pour le dire autrement, une relique profane vaut-elle une relique sacrée?

Votre première question m’entraîne d’entrée de jeu sur le terrain miné qui sépare la philosophie de la théologie. Je vous en remercie, car c’est là, entre deux déflagrations, que je me repose. J’aurais envie de retourner le problème à l’envers et de dire : « Ne sommes-nous pas, plus que jamais, établis dans la transcendance? » Un soir que je parcourais le quai de la station Berri-UQAM, j’ai aperçu deux droites parallèles sur lesquelles s’alignaient parfaitement une dizaine de personnes plongées dans la contemplation de leur écran respectif. En contre-haut, la voûte du tunnel ajoutait au cérémonial de la scène. Habituellement, mon esprit critique aurait pris le dessus, mais peut-être à cause de la fatigue ou de l’alcool (je ne m’en souviens plus), j’ai trouvé ça sublime. J’ai eu l’impression que ce que deux mille ans de religions abrahamiques avaient cherché à atteindre par la prière – c’est-à-dire un état ou un espace qui nous permette d’échapper aux instants de souffrance et d’ennui qui sont le lot nécessaire de l’existence terrestre –, eh bien les machines de Turing y étaient plus ou moins arrivées en cinquante ans. Ces corps qui m’entouraient n’avaient pas à supporter les désagréments du transport collectif : ils étaient transportés dans un ailleurs bien plus beau et valorisant que cette station vétuste où on ne reçoit pas de likes des autres usagers. J’ai repensé à Quentin Meillassoux et à son Dieu qui reste « à venir ». C’est peut-être la croyance implicite la plus forte de ma génération, me suis-je dit, et j’étais sur le point d’en arriver à une conclusion radicale, mais comme dans le film des frères Lumière, le train est entré en gare… Maintenant, pour terminer l’effet de retournement, je dirais que la véritable question est de savoir si l’immanence est encore possible dans un monde comme le nôtre. C’est un défi qui est devenu colossal que celui de cultiver son intériorité pour être au monde, appartenir à ce qui nous entoure de la manière la plus humble et la plus directe possible. Je ne peux concevoir qu’il existe une recette pour y arriver : il revient à chacun de trouver comment se débrouiller avec « l’inconvénient d’être né ». C’est pourquoi dans le livre, je m’amuse à décrire quelques tentatives infructueuses (qui sont parfois un peu les miennes). Je ne crois pas du tout qu’on puisse se passer des croyances, comme le laisse entendre un certain empirisme un peu bête. L’athée croit en l’inexistence de Dieu, mais ça reste une croyance. D’un autre côté, je me méfie de la mode des méthodes orientalistes qui sont appliquées de manière plutôt superficielle. Cela dit, la sagesse qui a été accumulée par les milliards d’êtres humains qui nous ont précédés n’est pas dépourvue d’intérêt, bien au contraire. Qu’on soit dans les reliques profanes ou dans les reliques sacrées, on a besoin de s’appuyer sur l’héritage qu’ils nous ont laissé – et de le transformer!

Même s’il est ancré dans un univers très québécois et qu’il explore des thématiques qui lui sont propres, votre recueil de nouvelles n’est pas sans rappeler les œuvres de plusieurs écrivains américains contemporains, notamment Don DeLillo, George Saunders et Paul Auster. Comment ces auteurs ont-ils influencé votre approche de la littérature et votre écriture?

Vous me faites plaisir, là. C’est vrai que je leur dois énormément. Quand je suis arrivé à l’UQAM, j’avais une culture littéraire essentiellement française. Je boudais un peu les écrivains américains, car il me semblait nécessaire de résister à l’impérialisme culturel des États-Unis. C’était pas mal romantique, mon affaire ! Et je crois que mes textes en pâtissaient, au sens où le fossé que j’entrevoyais entre la langue littéraire et la langue vernaculaire rendait mon écriture plutôt pompeuse et déséquilibrée. J’ai trouvé chez DeLillo un modèle de simplicité stylistique qui débouche sur des constructions narratives ambitieuses et d’une grande profondeur philosophique. Ce qui m’a le plus marqué chez lui, c’est sa capacité à mêler l’intime au social, la sensualité à la réflexion, le tragique au comique. On n’est jamais dans une vision dualiste du monde. Et sur le plan stylistique, je me dois de nommer aussi Joan Didion, qui a un souffle inimitable. J’ai été transporté par la narratrice de Play It as It Lays, qui m’a beaucoup influencé. Quant à George Saunders, je l’ai connu sur le tard, grâce à son premier roman. J’ai lu ses recueils de nouvelles alors que je commençais à travailler sur le mien. Il a un humour au vitriol et en même temps une empathie énorme pour ses personnages, ce qui fait que par moments quand on le lit, on ne sait plus trop si on doit rire ou pleurer. Il faut être très fort pour rendre l’absurdité aussi touchante. Et, bien sûr, sa critique du consumérisme et des artifices de la culture américaine s’incarne souvent dans des parcs à thème. J’étais censé prononcer une conférence sur cette particularité de son travail en avril 2020, conférence qui a évidemment été annulée. Mais je suis resté avec la question suivante : quel parc thématique pourrait rendre compte d’un pan de l’histoire du Québec à la manière de Saunders? Cette question a donné naissance à la nouvelle « 15 février 2039 » qu’on retrouve dans le recueil. Chez Paul Auster, j’aime la liberté avec laquelle les éléments biographiques sont utilisés pour alimenter le jeu de la fiction. J’ai lu 4 3 2 1 l’été dernier, et je me suis reconnu dans les dernières pages, lorsque le narrateur donne un aperçu de son processus créatif : « Ferguson, qui ne s’appelait pas Ferguson, trouva intéressant de s’imaginer né sous le nom de Ferguson […]. »


 

Les personnages mis en scène dans le recueil nous ressemblent : ils s’imaginent pouvoir combler le vide de leur existence en tentant de le combler, mais ce faisant ils se projettent dans un avenir meilleur qui ne fait qu’accentuer l’insuffisance de leur état présent.

Extrait de l’entretien


 

On voit poindre dans vos nouvelles des éléments qui ne sont pas sans rappeler le monde dans lequel nous vivons. Propositions incessantes de produits de toutes sortes, technologies envahissantes, embrasement des foules à la moindre étincelle, prise de substances pour juguler le mal-être, etc. D’après vous, si à bien des égards la réalité semble dépasser la fiction, quel rôle cette dernière est-elle censée tenir?

Depuis le 11 septembre 2001 (pour proposer une date phare), la frontière entre réalité et fiction a subi un déplacement, voire un effritement. Ce n’est pas étranger à toutes les formes hybrides que l’on a vu prospérer : de la téléréalité au faux documentaire, du storytelling pratiqué par les journalistes à l’instagramisation de nos souvenirs, en passant par la non-fiction à la Carrère ou à la Alexievitch. En ce sens, plusieurs critiques de la littérature contemporaine remarquent qu’elle n’a plus la distance nécessaire pour agir à titre de refuge ou d’expérience transformatrice. Je suis en partie d’accord avec cette vision des choses, mais en même temps, je ne peux m’empêcher de remarquer que la fiction a toujours cherché à se faire passer pour la réalité. Qu’on pense par exemple à la préface du rédacteur au début des Liaisons dangereuses : je me demande combien de lecteurs l’ont prise pour du cash ! Cependant, il est indéniable que la réalité sociale nous apparaît de plus en plus tissée de fictions. Comme je le disais plus tôt à propos de la transcendance, nous avons un rapport avec le réel fortement médiatisé par l’écran qui nous plonge constamment dans l’imaginaire. Maintenant, est-ce que ça veut dire que la fiction ne peut plus servir d’outil de pensée, qu’elle n’a plus la distance nécessaire pour être critique? C’est une question qui me préoccupe, à laquelle je pense souvent et qui me décourage par moments. Elle vient peut-être de notre tendance exacerbée au pragmatisme : comme si tout ce que l’être humain produit se devait d’avoir une utilité ostensible et explicable (on devrait peut-être se demander plus souvent à quoi ça sert de savoir à quoi ça sert…). Pour ma part, je n’ai pas vraiment trouvé de réponse satisfaisante pour justifier mon activité littéraire. Quand ça m’empêche d’écrire, je retourne à un très beau texte d’Adorno qui s’appelle « Engagement », dans lequel il écrit que la fiction consiste à « jouer avec les éléments de la réalité sans les copier comme dans un miroir, sans prendre aucune position, en trouvant son bonheur dans la liberté de ne pas obéir aux ordres […] ». Si on tient absolument à définir le rôle de la fiction, cet énoncé m’apparaît comme le plus acceptable, puisqu’il est assez ouvert pour ne pas la limiter à un horizon trop utilitaire.

 

La perte de repères de vos personnages évoque la présence d’un grand vide et, en tentant de le remplir par tous les moyens, ils creusent un peu plus leur abîme. Comment un tel paradoxe est-il possible?

Vous avez raison : il s’agit d’un paradoxe étrange et assez difficile à expliquer. Pour tenter d’y jeter un éclairage, j’aurais envie de partir d’une citation qui vient de la tradition bouddhiste et qui a été rapportée par André Comte-Sponville : « Tant que tu fais une différence entre le samsara et le nirvana, tu es dans le samsara. » Autrement dit, tant que tu fais une différence entre les emmerdes de ta vie actuelle et la vie meilleure à laquelle tu aspires, tu restes dans les emmerdes. Les personnages mis en scène dans le recueil nous ressemblent : ils s’imaginent pouvoir combler le vide de leur existence en tentant de le combler, mais ce faisant ils se projettent dans un avenir meilleur qui ne fait qu’accentuer l’insuffisance de leur état présent. Il leur faudrait savoir qu’ils sont déjà dans ce que la vie peut offrir de mieux – et qu’ils n’ont guère le choix de s’en contenter. C’est très facile à dire, mais c’est une autre paire de manches que de le mettre concrètement en pratique. En écrivant ce livre, j’avais envie de m’amuser à caricaturer mon propre parcours spirituel et celui de mes contemporains. D’une certaine manière, je crois que la fiction nous aide à développer un fond d’autodérision, ce qui ne peut certainement pas nuire dans notre cheminement vers la « zénitude » (c’est un mot que Microsoft Word ne reconnaît pas et j’ai l’impression de comprendre pourquoi).


 

Un jour, il ne restera peut-être que ça. Dans cent ans. Dans dix. Demain matin. Les 2665 femmes disparues à l’échelle du pays, la complaisance des forces policières – dont je fais partie –, les manifestations pour une commission d’enquête nationale, les délires mégalomaniaques de mon collègue Bruno, le silence des Inuits, la douceur captive de la voix d’Elaïsa.

Extrait du livre